La Lettre LittéraireTrois matins par semaine
Découverte · parue le dimanche 13 septembre 2026

Les Nuits

Alfred de Musset · 1835

Genrepoésie
Langue d’originefrançais
Année1835

Une nuit de mai, la Muse vient trouver le poète. Elle est pressante, fiévreuse, presque amoureuse : le printemps éclate, l'églantier bourgeonne, les vents s'embrasent, et elle veut un baiser, elle veut un chant. Mais le poète ne voit rien de tout cela. Il fait noir dans sa vallée intérieure, une forme voilée flotte au loin et s'efface, son cœur bat sans qu'il sache pourquoi, sa lampe à demi morte l'éblouit de clarté — et il est seul. La Muse redouble d'ardeur, elle déploie devant lui tous les sujets possibles, l'Écosse verte, l'Italie brune, la Grèce où le miel est si doux, les héros des vieux temps, Napoléon sur son tertre, une vierge à la joue empourprée, un chasseur qui égorge la biche — elle lui offre le monde entier à chanter. Puis, voyant qu'il ne cède pas, elle change de voie et lui livre l'allégorie terrible du pélican qui, revenant de mer les serres vides, ouvre sa propre poitrine pour nourrir ses petits de ses entrailles, et meurt ivre de tendresse et d'horreur dans un cri si funèbre que les oiseaux désertent le rivage. Les grands poètes, dit-elle, font de même : leurs festins ressemblent à ceux des pélicans, et les plus désespérés sont les chants les plus beaux. Mais le poète refuse encore. Il a souffert un dur martyre, et le moins qu'il en pourrait dire, s'il l'essayait sur sa lyre, la briserait comme un roseau.

Vient décembre, et cette fois le poète est seul en scène, ou presque. Il raconte une présence qui le suit depuis l'enfance : un être vêtu de noir qui lui ressemble comme un frère. Écolier, il l'a vu s'asseoir devant sa table et lire dans son livre ouvert, pensif, avec un doux sourire. À quinze ans, dans un bois, le même jeune homme tenait un luth d'une main, un bouquet d'églantine de l'autre, et lui montrait du doigt la colline. À l'âge où l'on croit à l'amour, il est apparu morne et soucieux, un glaive à la main. Au temps du libertinage, il a surgi en convive au manteau en lambeaux, et le verre du poète s'est brisé en touchant le sien. Puis une nuit, auprès du lit où venait de mourir son père, un orphelin vêtu de noir, couronné d'épine, le luth à terre, le glaive dans la poitrine. Depuis, partout — à Pise, à Cologne, à Venise sur l'affreux Lido où la pâle Adriatique vient mourir —, partout où le poète a lassé son cœur et ses yeux, partout où il a sangloté comme une femme, partout où il a voulu dormir, mourir, toucher la terre, le malheureux vêtu de noir est venu s'asseoir sur sa route. Qui es-tu, demande le poète, toi qui me suis sans m'avertir, qui me plains sans me consoler ? Et la vision répond enfin, de sa voix calme : elle n'est ni l'ange gardien ni le mauvais destin, elle ne peut toucher sa main — elle est la Solitude.

L'été suivant, c'est la Muse qui attend, et le poète qui revient. Elle est restée fidèle, posant son front brûlant sur la porte entrouverte d'une demeure déserte, comme une veuve en pleurs. Le poète la salue avec élan — sa gloire, son amour, sa nourrice — et lui annonce qu'il revient chanter. Mais la Muse le gronde : pourquoi s'enfuir si souvent, pourquoi ces pâles éclairs poursuivis dans la nuit profonde, ces beautés fières qui le retiennent dans leurs chaînes, cette pauvre verveine qu'il laisse mourir ? Le poète répond par des images de nature : une fleur flétrie à côté d'un bourgeon neuf, un oiseau qui chante l'aurore alors que ses petits sont morts dans la nuit. La Muse s'alarme davantage, elle lui prédit qu'il ne retrouvera plus qu'un cœur de pierre, que les passions funestes ne lui laisseront que d'effroyables restes qui remueront encore comme ceux des serpents. Mais le poète ne veut rien entendre de ces mises en garde. Il se dresse et proclame qu'il aime, qu'il veut pâlir, qu'il veut souffrir, qu'il donne son génie pour un baiser, qu'il veut sentir ruisseler sur sa joue amaigrie une source impossible à tarir. Après avoir souffert, il faut souffrir encore ; il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.

Octobre enfin, et tout a changé. Le mal s'est enfui comme un rêve, dit le poète, il n'en reste qu'un souvenir semblable à ces brouillards légers que l'aurore soulève. La Muse s'approche, tremblante, comme une mère au berceau d'un fils, et lui demande de raconter. Alors le poète parle. Il raconte les jours heureux d'abord — le ruisseau, le sable argentin, le blanc spectre du tremble qui montrait le chemin, ce beau corps qui pliait dans ses bras au clair de lune. Puis la nuit d'automne où il attendait sa maîtresse à la fenêtre, dans une rue sombre et déserte, comptant les heures, nommant cent fois l'absente perfide et déloyale, et sentant pourtant, au souvenir de sa beauté fatale, tous ses griefs s'apaiser. Puis l'aube, le pas sur le gravier, et elle qui entre — d'où viens-tu, qu'as-tu fait cette nuit, dans quel lit, à qui souriais-tu ? La colère monte, la honte, la fureur, et le poète crie à cette femme de s'en aller, spectre de sa maîtresse. La Muse l'apaise. Elle lui dit que la douleur est le maître de l'homme, que nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert, que les moissons ont besoin de rosée et l'homme de pleurs, que la joie a pour symbole une plante brisée, humide encore de pluie et couverte de fleurs. Elle lui montre que sans ces larmes anciennes il ne saurait ni goûter la gaîté d'un soir entre amis, ni sentir plier un beau corps dans ses bras, ni lever son verre d'aussi bon cœur. Et le poète cède. La haine est impie, dit-il, c'est un frisson plein d'horreur quand cette vipère assoupie se déroule dans le cœur. Par les yeux bleus de sa maîtresse, par l'azur du firmament, par les herbes de la prairie et la sève de l'univers, il bannit de sa mémoire le souvenir abhorré, il pardonne, il rompt le charme, il reçoit un éternel adieu. Et maintenant, blonde rêveuse, maintenant, Muse, à nos amours — viens voir la nature immortelle sortir des voiles du sommeil, nous allons renaître avec elle au premier rayon du soleil.

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