Les Fleurs du Mal
Cette traversée des splendeurs et des abîmes de l’âme prolonge chez Baudelaire la méditation hugolienne sur le temps, la faute, la beauté et le deuil, dans une musique tout aussi travaillée mais plus venimeuse.
Lire la fiche →Victor Hugo · 1856
Il y a d'abord un matin, un matin de jeunesse, un matin si clair qu'il semble inventé : le poète s'en va dans les champs, il admire, il adore, il écoute en lui-même une lyre, et les fleurs, toutes les fleurs, les petites fleurs d'or, les petites fleurs bleues, prennent pour l'accueillir de petits airs penchés ou de grands airs coquets, et les grands arbres profonds qui vivent dans les bois lui font de grands saluts et courbent jusqu'à terre leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre. Il est l'amoureux de la nature, le rêveur que tout reconnaît, l'homme auprès duquel les enfants viennent s'asseoir parce qu'ils savent qu'il ne se fâche jamais, qu'il raconte des contes charmants à l'heure où la lampe s'allume, qu'il fait des choses en carton et des dessins à la plume. Ses deux filles sont assises au seuil du jardin dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe, l'une pareille au cygne et l'autre à la colombe, et un bouquet d'œillets blancs se penche au-dessus d'elles comme un vol de papillons arrêté dans l'extase.
Mais le poète n'est pas seulement un contemplateur de roses et de nids : il est aussi un insurgé. Il a mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire, il a déclaré les mots égaux, libres, majeurs, il a nommé le cochon par son nom, il a fait souffler un vent révolutionnaire sur les bataillons d'alexandrins carrés et sur l'Académie, aïeule et douairière. Contre les pédagogues qui pétrifiaient la langue dans ses castes, contre les cuistres qui martyrisaient Horace en l'infligeant comme pensum, il a lancé ses vers comme des proclamations, et il a brisé la bastille des rimes. Les mots sont des êtres vivants, clame-t-il, ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses ou font gronder le vers comme une orageuse forêt, et chacun d'eux porte une ombre ou secoue une flamme.
Puis vient l'amour, et tout conjugue le verbe aimer. Une femme apparaît, déchaussée, décoiffée, assise les pieds nus parmi les joncs penchants, et le poète lui dit de venir dans les champs. Ses vers voudraient fuir, doux et frêles, vers un jardin, s'ils avaient des ailes comme l'oiseau, comme l'esprit, comme l'amour. Il y a des cerises cueillies dans un arbre et des baisers volés, des lettres écrites du bord de la mer normande où l'on voit passer superbement quelque navire ailé, des nuits de printemps où les astres rayonnent moins que le regard de l'aimée. Mais il y a aussi des paroles dans l'ombre, celles d'une femme qui dit doucement, sans reproche, qu'elle voudrait qu'on la regarde un peu, de temps en temps, quand on passe tout un soir dans ses livres.
Cependant, sous la joie, la souffrance travaille déjà. Un enfant chante pendant que sa mère agonise. Des misérables grelottent dans les faubourgs, des petites filles de huit ans travaillent quinze heures dans les fabriques, et le poète voit partout le malheur creuser ses galeries sous le monde. Saturne jette sur les êtres nés sous son signe un regard de plomb. La chouette clouée au portail de la grange saigne dans le crépuscule. Et puis, soudain, une page blanche, presque vide, portant seulement une date — le 4 septembre 1843 — et une ligne de points, comme un silence si profond que rien ne pourra jamais le combler.
Léopoldine est morte. Noyée dans la Seine à Villequier avec son jeune mari, un jour de septembre, pendant que son père voyageait dans le Midi et l'a appris par un journal, dans un café, en lisant machinalement les faits divers. Alors commence l'autre versant du livre, celui du deuil et de la nuit. Le père se souvient : elle avait pris ce pli, dans son âge enfantin, de venir dans sa chambre chaque matin, et il l'attendait comme on attend un rayon. Il se souvient des jours où ils habitaient tous ensemble, de la table mise, du feu dans la cheminée, du rire de la jeune fille, des promenades dans le jardin. Il revoit les robes blanches, les courses dans l'herbe, les livres ouverts, et tout cela est englouti. Il crie sa révolte, il demande à Dieu pourquoi, il s'effondre, il se relève, il retombe. Il marche dans les rues comme un fou, il pleure, il ne mange plus, il ne dort plus. Trois ans après, il écrit encore à cette morte comme si elle pouvait l'entendre, et il lui dit qu'il mettra, quand le soir sera venu, un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur sur sa tombe.
Et un matin, il se lève avant l'aube, et il part. Il marchera longtemps, par la forêt, par la montagne, sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, triste, et le jour pour lui sera comme la nuit. Il ira vers Villequier, vers la tombe, et il déposera sur elle un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. C'est le pèlerinage le plus nu de toute la poésie française, douze vers qui ne disent rien d'autre que la marche d'un père vers sa fille morte, et qui ne demandent rien au monde, ni consolation, ni réponse.
Mais le livre ne s'arrête pas au tombeau. Le poète exilé, debout sur les falaises de Jersey et de Guernesey, face à l'océan immense, regarde l'infini et s'y jette. Il est en marche, il avance dans la nuit, il interroge les étoiles, les gouffres, les spectres. Il voit des apparitions, il entend des voix, il dialogue avec l'ombre. Sur la grève, une bergère garde ses moutons pendant que la mer rugit derrière elle, et cette scène si simple devient vertigineuse parce que la bergère est une enfant et que la mer est l'éternité. Le mendiant entre dans la maison du poète un soir d'hiver, il s'assied au coin du feu, et les trous de son manteau laissent passer des étoiles.
Peu à peu, le contemplateur monte. Il monte vers la lumière à travers les ténèbres, il traverse les couches de doute, de terreur, de désespoir, il affronte les gouffres où l'âme plonge et rapporte le doute, il regarde en face l'horreur du néant et la douleur du monde. Et puis, tout au bord de l'abîme, une bouche d'ombre lui parle. Elle lui révèle que tout vit, que tout souffre, que la pierre elle-même est une prison, que le mal est une chute et que la création entière remonte lentement vers Dieu. La mort n'est pas ce qu'on croit : elle est une porte, un passage, un envol. Les êtres chers ne sont pas perdus, ils sont ailleurs, ils attendent, ils voient, ils aiment encore. Et le poète, au bout de vingt-cinq ans de vie traversée, au bout de cette immense nuit, aperçoit une lueur, lointaine, tremblante, mais certaine — l'espérance d'une aube qui n'a pas encore de nom.
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Cette traversée des splendeurs et des abîmes de l’âme prolonge chez Baudelaire la méditation hugolienne sur le temps, la faute, la beauté et le deuil, dans une musique tout aussi travaillée mais plus venimeuse.
Lire la fiche →Le recueil prolonge la tension des Contemplations entre intimité et absolu, mais en la resserrant dans une voix féminine d’une intensité extrême, où l’expérience personnelle devient incandescence symbolique.
Après l’ample lyrisme hugolien, Ponge offre une autre façon de contempler le monde : en s’attachant minutieusement aux objets les plus simples, il transforme l’observation en méditation poétique et métaphysique.