La Chartreuse de Parme
La même acuité psychologique et le même mélange d’ambition, d’amour et de regard lucide sur l’Histoire, mais transposés dans une fresque italienne à la fois plus romanesque et plus ironique.
Stendhal · 1830
Un jeune homme de dix-huit ans, pâle, les yeux noirs, le front étroit, est perché sur une poutre de la scierie paternelle et lit au lieu de surveiller la scie. Son père, un paysan franc-comtois dur comme le bois qu'il débite, le frappe, fait voler le livre dans le ruisseau — c'est le Mémorial de Sainte-Hélène, le livre qu'il adore entre tous. Julien Sorel n'a rien, ne possède rien, ne pèse rien dans ce monde de la Restauration où la naissance décide de tout et où l'argent achève ce que la naissance a commencé. Mais il a une mémoire prodigieuse, une ambition dévorante, et une idée fixe : Bonaparte, lieutenant obscur, s'est fait le maître du monde avec son épée. Seulement les temps ont changé, les guerres sont finies, et le rouge de l'uniforme ne mène plus nulle part. Reste le noir de la soutane. Julien apprend le latin par cœur, la Bible entière, la théologie — non par foi, mais par calcul. Le vieux curé Chélan, qui le protège et l'aime, devine en lui une ardeur sombre qui n'a rien de sacerdotal, mais le recommande tout de même comme précepteur au maire de Verrières, M. de Rênal, un homme à l'air important, chevalier de plusieurs ordres, qui fait tailler ses platanes pour qu'ils rapportent de l'ombre et ne conçoit pas qu'un arbre soit fait pour autre chose que le revenu.
Julien entre dans la maison de Rênal comme on entre en campagne. Il tremble, il a honte de trembler, il se méprise de sa timidité. Mais à la porte, une voix douce lui demande ce qu'il veut, et il découvre madame de Rênal — une femme de trente ans, belle, ignorante de sa beauté, qui n'a jamais lu de romans et qui le prend d'abord pour une jeune fille déguisée tant il est pâle et délicat. Elle attendait un prêtre sale et grognon ; elle trouve un enfant aux yeux de feu. Lui attendait le mépris des riches ; il reçoit le mot de monsieur, prononcé avec douceur, et cela le bouleverse plus que tout. Dès le premier instant, il ose lui baiser la main — non par désir mais par devoir envers lui-même, parce qu'il serait lâche de ne pas l'oser. Tout Julien est dans ce geste : l'amour chez lui commence toujours par une déclaration de guerre contre sa propre timidité.
Il éblouit la maison en récitant la Bible entière par cœur, en latin, devant les domestiques médusés et les notables de passage. Le soir, tout Verrières afflue pour voir la merveille. Mais Julien, sous son triomphe, est dévoré de haine : haine contre les riches, contre leur suffisance, contre M. Valenod le directeur du dépôt de mendicité qui s'engraisse du bien des pauvres, contre cette société de province où l'opinion est un despotisme aussi bête qu'en Amérique. Il méprise profondément les gens avec qui il vit, et il en est haï. Sa seule consolation est la lecture — Rousseau, Napoléon, les bulletins de la Grande Armée — et, peu à peu, sans qu'il s'en rende compte, la présence de cette femme qui rougit quand il parle, qui pleure de sa pauvreté, qui achète des livres à ses enfants pour qu'il puisse les lire.
Madame de Rênal, de son côté, ne sait pas ce qui lui arrive. Elle n'a jamais éprouvé l'amour, n'en a jamais vu qui ressemblât à autre chose qu'au libertinage grossier de M. Valenod. Elle croit d'abord être malade. Elle se découvre heureuse. Le soir, sous un grand tilleul que la tradition du pays dit planté par Charles le Téméraire, Julien se livre un combat atroce : il s'est juré de prendre la main de madame de Rênal, et cette main est pour lui ce que fut Toulon pour Bonaparte. L'horloge sonne dix heures, chaque coup retentit dans sa poitrine comme un mouvement physique, et au dernier coup il saisit cette main glaciale qui se retire, qu'il reprend, qui lui reste enfin. Son âme est inondée de bonheur — non qu'il aime madame de Rênal, mais un affreux supplice vient de cesser. Il a fait son devoir. Le lendemain, il ne lui donne pas même une pensée : il relit les bulletins de la Grande Armée.
Pourtant l'amour vient, malgré lui, malgré elle. Il vient dans l'ennui doré de la campagne à Vergy, dans les courses aux papillons avec les enfants, dans ces longues soirées d'été où le vent gémit dans le feuillage du tilleul et où quelques gouttes de pluie tombent sur les feuilles les plus basses. Madame de Rênal, transportée d'un bonheur qu'elle ne comprend pas, est tellement ignorante qu'elle ne se fait presque aucun reproche. Julien, lui, calcule encore, mais de moins en moins. Quand enfin il entre dans sa chambre, une nuit, c'est en tremblant de tous ses membres, prêt à mourir, et il découvre qu'elle pleure, qu'elle est malheureuse, qu'elle le repousse d'abord avec horreur puis cède, et qu'il n'y a plus de rôle à jouer, plus de Napoléon à imiter — seulement un homme et une femme dans le noir. Leur bonheur dure quelques semaines, fragile, menacé par les lettres anonymes, par la jalousie de la femme de chambre Élisa, par les soupçons de M. de Rênal qu'un ami charitable prend soin d'attiser. Madame de Rênal déploie pour la première fois de sa vie une intelligence de ruse pour sauver son amant, invente un stratagème avec une fausse lettre anonyme, et Julien s'émerveille de cette femme qui ne savait rien et qui apprend tout par amour.
Mais la petite ville est un piège dont on ne sort pas sans blessure. Julien doit partir. Le curé Chélan, destitué pour avoir tenu tête au pouvoir, l'envoie au séminaire de Besançon. Julien y entre comme dans un tombeau. Trois cents séminaristes à la figure vile, à la peau jaunie par la mauvaise nourriture, qui ne pensent qu'à la bonne cure grasse qui les attend au bout de leurs études. Parmi eux, Julien est un étranger — trop brillant, trop fier, trop visiblement supérieur. Il se fait des ennemis en quelques jours. Son seul allié est l'abbé Pirard, le directeur janséniste du séminaire, un homme dur et juste qui reconnaît en Julien un esprit rare et dangereux. Quand Pirard, vaincu par les intrigues des jésuites, doit quitter Besançon, il emmène Julien avec lui et le place comme secrétaire chez le marquis de La Mole, à Paris.
Paris. L'hôtel de La Mole, rue Saint-Dominique. Julien découvre un monde dont il ne soupçonnait pas l'existence : des gens qui ne parlent jamais d'argent, qui s'ennuient avec une élégance consommée, qui méprisent sincèrement tout ce qui n'est pas issu de gens montant dans les carrosses du roi. Le salon du marquis est le plus brillant et le plus mort de Paris — on n'y dit jamais rien qui puisse offenser personne, et par conséquent on n'y dit jamais rien. Julien apprend à danser, à monter à cheval, à se battre au pistolet. Le marquis, qui est un homme d'esprit, s'attache à lui comme on s'attache à un bel épagneul, le pousse dans le monde, l'envoie en Angleterre, lui fait obtenir la Légion d'honneur, le mêle à des conspirations politiques. Julien devient indispensable.
Et puis il y a Mathilde. Mathilde de La Mole, dix-neuf ans, grande, blonde, des yeux magnifiques, l'héritière la plus recherchée du faubourg Saint-Germain — et la plus ennuyée. Elle vit dans le culte d'un ancêtre, Boniface de La Mole, dont la reine Marguerite de Navarre porta la tête embaumée. Chaque année, le 30 avril, Mathilde prend le deuil de cet amant décapité. Elle méprise les jeunes gens de son monde — tous beaux, tous bien nés, tous parfaitement insignifiants. Elle cherche un homme qui ait du caractère, et elle le trouve en Julien. Mais l'amour de Mathilde est un amour de tête, un amour qui se regarde aimer, qui calcule, qui oscille entre l'exaltation et le dégoût. Elle se jette aux pieds de Julien, puis le méprise parce qu'il est le fils d'un charpentier. Elle le repousse, puis revient, furieuse contre elle-même d'aimer un homme si bas. Julien souffre atrocement de ces revirements. Là où madame de Rênal aimait avec la simplicité d'une âme qui ne s'est jamais regardée dans un miroir, Mathilde aime avec tout le poids de son orgueil, de son imagination, de ses lectures.
Pour reconquérir Mathilde après une de leurs ruptures, Julien suit le conseil d'un prince russe rencontré dans le monde : il fait la cour à la maréchale de Fervaques, dévote ridicule et puissante, en lui copiant des lettres d'amour toutes faites. La ruse fonctionne : Mathilde, dévorée de jalousie, revient à ses pieds. Elle tombe enceinte. Elle l'avoue à son père. Le marquis est foudroyé — sa fille, une La Mole, enceinte d'un petit secrétaire sans naissance ! Mais le marquis est un homme de monde : il avale sa fureur, donne à Julien un nom, une terre, un brevet de lieutenant de hussards. Julien Sorel devient M. de La Vernaye, chevalier de la Légion d'honneur. La fortune est faite, le rêve est accompli, le fils du charpentier porte l'uniforme.
C'est alors que tout s'écroule. Le marquis, avant de consentir au mariage, écrit à Verrières pour se renseigner sur Julien. La réponse vient de madame de Rênal — ou plutôt de son confesseur, qui lui a dicté une lettre terrible où Julien est peint comme un séducteur sans scrupule, un hypocrite qui s'introduit dans les familles pour séduire la femme la plus en vue et détourner à son profit tout le crédit du maître de maison. Le marquis retire tout. Julien, en lisant cette lettre, ne pense plus, ne calcule plus, ne joue plus aucun rôle. Il achète des pistolets, prend la malle-poste pour Verrières, entre dans l'église au moment de l'élévation, et tire deux coups de feu sur madame de Rênal.
Elle n'est pas morte. Julien, lui, est arrêté, enfermé dans la prison de Besançon, au sommet d'une tour d'où l'on voit un immense horizon. Et c'est là, dans cette cellule, que le roman bascule. Julien ne veut pas être sauvé. Il ne veut pas plaider, pas supplier, pas jouer la comédie des remords. Mathilde accourt, déploie une énergie furieuse pour le faire acquitter, soudoie des juges, remue ciel et terre. Mais Julien n'en veut plus. Pour la première fois de sa vie, il cesse de calculer. Il découvre que le seul bonheur qu'il ait jamais connu, c'est celui de ces jours à Vergy, avec madame de Rênal, quand il ne pensait pas à sa carrière, quand il était simplement heureux sans le savoir. Et madame de Rênal vient le voir en prison. Elle lui pardonne. Elle l'aime plus que jamais. Ils passent ensemble des heures d'une douceur qu'ils n'avaient jamais connue, parce qu'il n'y a plus rien à craindre, plus rien à espérer, plus rien entre eux que la vérité.
Julien monte à l'échafaud un matin de printemps, le visage calme. Mathilde, fidèle à son culte de l'ancêtre décapité, prend la tête de son amant sur ses genoux et l'enterre de ses propres mains dans une grotte au sommet d'une montagne, au milieu du Jura. Madame de Rênal, qui avait promis de vivre pour ses enfants, meurt trois jours après, en embrassant les siens.
Le récit est à tout le monde. L’éclairage est réservé aux abonnés :
Les œuvres, elles, restent à tous — c’est notre accompagnement qui se mérite.
La même acuité psychologique et le même mélange d’ambition, d’amour et de regard lucide sur l’Histoire, mais transposés dans une fresque italienne à la fois plus romanesque et plus ironique.
On y retrouve, comme avec Julien Sorel, l’ascension d’un jeune homme de province happé par la vie parisienne, l’ambition sociale et les compromissions qu’exige le monde.
Là où Stendhal dissèque l’ambition masculine, Flaubert explore avec la même précision implacable le désir d’élévation et de romanesque chez une femme enfermée dans la médiocrité provinciale.
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