Anna Karénine
Un grand roman d’adultère et de passions contrariées qui, comme chez Flaubert, dissèque avec minutie la société, le mariage et les illusions romantiques d’une femme qui rêve d’autre chose que la vie bourgeoise qu’on lui assigne.
Gustave Flaubert · 1857
Nous étions à l'étude quand le proviseur entra, suivi d'un nouveau habillé en bourgeois — et ce nouveau, c'était Charles Bovary, un gars de la campagne, quinze ans environ, les poignets rouges sortant d'un habit-veste trop étroit, coiffé d'une casquette impossible, composite et ridicule, dont la laideur muette avait des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile. Le voilà, Charles, dès la première page, empêtré, bredouillant son nom que la classe déforme en vacarme — Charbovari ! — et ce vacarme est comme le signal de tout ce qui suivra : une vie entière passée à ne jamais trouver les mots, à ne jamais être tout à fait à la hauteur.
Son père, ancien aide-chirurgien-major reconverti en gentilhomme campagnard raté, buvait son cidre en bouteilles au lieu de le vendre en barriques et graissait ses souliers de chasse avec le lard de ses cochons. Sa mère, aigrie par les infidélités et l'incurie de son mari, avait reporté sur l'enfant toutes ses vanités brisées : elle le voyait dans les ponts et chaussées, dans la magistrature. Charles, lui, courait dans les bois, mangeait des mûres le long des fossés, et poussait comme un chêne. On l'envoya au collège, puis étudier la médecine à Rouen, où il ne comprit rien aux cours mais accomplit sa petite tâche quotidienne à la manière du cheval de manège qui tourne en place les yeux bandés. Il échoua une première fois, se remit au travail, fut reçu, s'installa à Tostes, épousa une veuve sèche comme un cotret qui mourut bientôt d'un crachement de sang — et Charles, devant sa robe encore accrochée au pied de l'alcôve, resta jusqu'au soir perdu dans une rêverie douloureuse. Elle l'avait aimé, après tout.
C'est alors qu'il retourna aux Bertaux, chez le père Rouault dont il avait remis la jambe cassée. Emma était là, dans la cuisine aux auvents fermés, cousant un bas de coton blanc, et le jour qui descendait par la cheminée bleuissait un peu les cendres froides. Charles remarqua la blancheur de ses ongles, la hardiesse candide de son regard. Il revint, revint encore, aimait la grange et les écuries, aimait le père Rouault qui lui tapait dans la main, aimait les petits sabots d'Emma sur les dalles lavées. Un soir, la nuit venue, le ciel couvert d'étoiles, un vent chaud passant, il se dit : si tu te mariais, pourtant ! Il balbutia sa demande dans un chemin creux, le père Rouault poussa tout grand l'auvent de la fenêtre contre le mur — c'était oui — et la cliquette tremblait encore.
Il y eut une noce où vinrent quarante-trois personnes, où l'on resta seize heures à table, avec un joli cochon de lait rôti flanqué de quatre andouilles à l'oseille et une pièce montée dont le petit Amour de chocolat se balançait tout en haut sur une escarpolette entre deux boutons de rose. Le père Rouault les accompagna jusqu'à Vassonville, se rappela ses propres noces, sa femme en croupe sur la neige, et se sentit triste comme une maison démeublée.
Mais Emma, à peine installée dans la maison de Tostes avec son papier jaune serin et sa pendule à tête d'Hippocrate, cherchait déjà à savoir ce que l'on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. Car elle avait lu, au couvent des Ursulines, tout ce qu'il était possible de lire de romanesque et de sentimental : des keepsakes aux gravures de ladies anglaises, des romans où il n'était question que d'amants et de nacelles au clair de lune, et Walter Scott lui avait donné le culte des vieux manoirs et des cavaliers à plume blanche. Elle avait rêvé de voyages en chaise de poste sous des stores de soie bleue, de citronniers au bord des golfes, de terrasses de villas où l'on regarde les étoiles les doigts confondus. Mais la conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d'émotion, de rire ou de rêverie. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet. Elle lui en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu'elle lui donnait.
Elle sortait avec sa levrette, marchait jusqu'à la hétraie de Banneville, s'asseyait sur le gazon et se répétait : pourquoi, mon Dieu, me suis-je mariée ? L'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son cœur. Puis quelque chose d'extraordinaire tomba dans sa vie : une invitation au bal de la Vaubyessard, chez un marquis. Elle y valsa, elle y entrevit un autre monde, des orangeries tièdes, des vieillards à lèvres pendantes qui avaient vécu à la cour, et un vicomte qui sentait le tabac fin. Au retour, tout Tostes lui parut plus étroit, plus morne, plus définitif. Elle acheta un plan de Paris, s'abonna à des journaux de mode, ne mangea plus, eut des palpitations, des crachements de sang, des caprices. Charles, inquiet, décida de quitter Tostes pour Yonville-l'Abbaye, un bourg de la plaine de Caux, et Emma, le jour du départ, jeta dans le feu son bouquet de mariée, dont les petites baies de carton éclatèrent comme des capsules.
À Yonville, ils trouvèrent leur couvert mis à l'auberge du Lion d'Or. Homais, le pharmacien, était là, intarissable, encyclopédique, vain, débitant ses opinions sur la médecine, l'agriculture, la chimie, avec une assurance que rien ne pouvait entamer. Le curé Bournisien passait, les mains pleines de catéchisme. Et il y avait Léon Dupuis, clerc de notaire, jeune homme blond aux ongles soignés, qui s'ennuyait autant qu'Emma et aimait comme elle la musique, la littérature, les couchers de soleil sur la mer. Ils se virent chaque jour, échangèrent des livres, des regards, des silences. Léon l'aimait sans oser le dire, Emma ne savait pas encore qu'elle l'aimait. Puis Léon, lassé d'attendre, partit pour Paris continuer son droit, et Emma, qui l'avait laissé s'en aller, retomba dans un ennui plus noir, plus profond, plus vertigineux que le premier.
C'est alors que Rodolphe Boulanger de la Huchette se présenta, un propriétaire d'une trentaine d'années, d'un tempérament brutal et d'une intelligence perspicace, qui avait eu beaucoup de maîtresses et se connaissait en femmes. Il vit Emma, calcula sa solitude, devina son ennui, et décida froidement de la séduire. Il la mena aux comices agricoles, où, tandis que le conseiller de préfecture déclamait sur les fumiers et les mérites de l'agriculture, Rodolphe lui murmurait des phrases de roman à l'oreille, et les deux discours se mêlaient dans un contrepoint dérisoire — les béliers mérinos recevaient leur prime pendant qu'Emma recevait les premiers mots de la passion. Puis il y eut la promenade à cheval dans la forêt, l'automne, les feuilles jaunes, le soleil rouge, et Emma se donna.
Pendant des mois elle vécut dans l'exaltation de l'adultère, se croyant enfin entrée dans ce monde merveilleux de la passion qu'elle avait si longtemps imaginé. Elle achetait des cravaches, des étoffes, envoyait des cadeaux à Rodolphe, se montrait imprudente, possessive, dévorante. Rodolphe, de son côté, commençait à trouver l'aventure encombrante. Quand Emma lui proposa de fuir ensemble, d'enlever la petite Berthe, de partir pour l'Italie, il rédigea une lettre de rupture — il y mit du temps, chercha les formules, versa même une larme dessus pour faire bonne mesure — et la déposa au fond d'un panier d'abricots. Emma la lut, monta au grenier, vit par la lucarne la route où la carriole de Rodolphe disparaissait dans la poussière, et faillit se jeter dans le vide. Elle tomba malade, frôla la mort, traversa des semaines de délire et de prostration tandis que Charles, éperdu, veillait à son chevet et se ruinait en consultations.
La convalescence fut longue, et c'est au théâtre de Rouen, où Charles l'emmena pour la distraire, qu'elle retrouva Léon. Le jeune homme avait changé, Paris l'avait dégourdi, il avait maintenant de l'assurance et cette fois il ne laissa pas passer l'occasion. Ils se revirent dans la cathédrale, montèrent dans un fiacre dont les stores baissés traversèrent Rouen pendant des heures, le cocher n'osant s'arrêter, et la voiture reparut enfin dans une rue, avec une main de femme qui jetait par la jalousie des petits morceaux de papier déchiré qui se dispersèrent au vent comme des papillons blancs. Puis ce furent les rendez-vous à Rouen, chaque jeudi, à l'hôtel de Boulogne, les mensonges, les leçons de piano inventées pour justifier les absences, et une passion qui d'abord fut ardente mais qui peu à peu s'affadit, retomba dans les mêmes habitudes que le mariage, comme si l'adultère aussi avait ses platitudes.
Pendant ce temps, les dettes s'accumulaient. Lheureux, le marchand de nouveautés, rusé, patient, implacable, avait tissé autour d'Emma un filet de billets à ordre, de renouvellements, d'intérêts composés. Il lui avait vendu des étoffes, des tapis, des bibelots, lui avait prêté de l'argent, avait fait signer des reconnaissances, et maintenant la machine était en marche, inexorable. Les huissiers vinrent, la saisie fut prononcée. Emma courut partout — chez le notaire qui tenta de la séduire, chez le percepteur qui refusa, chez Rodolphe qui n'avait pas la somme ou ne voulait pas la donner. Elle supplia Léon, qui eut peur. Partout des portes fermées, partout l'humiliation, la froideur, le calcul. Elle se retrouva seule, absolument seule, et cette solitude-là n'avait plus rien de romanesque.
Elle entra chez Homais, passa dans le laboratoire, saisit le bocal bleu marqué d'un crâne, y plongea la main, la porta à sa bouche et avala de l'arsenic. Puis elle rentra chez elle, s'étendit sur son lit, et attendit. La mort fut longue, atroce. Le goût d'encre monta à sa bouche, elle vomit, ses membres se raidirent, des plaques brunes apparurent sur son corps, et elle eut un dernier spasme horrible, un rire affreux, croyant voir la face hideuse d'un mendiant aveugle qui avait hanté la route de Rouen. Charles, à genoux, pleurait. Le prêtre récitait des prières. Homais, dans la pièce à côté, faisait semblant de dormir.
On vendit les meubles, on paya les créanciers, il ne resta rien. La mère de Charles vint, se querella avec lui, repartit. La petite Berthe fut envoyée chez une tante. Charles, seul dans la maison vide, découvrit les lettres de Rodolphe et celles de Léon dans un tiroir secret, et le monde s'effondra une seconde fois — mais il ne put haïr Emma, il ne put même s'indigner, il dit seulement que c'était la faute de la fatalité. Un jour d'été, il s'assit sur le banc du jardin, sous la tonnelle, la tête renversée contre le mur, les yeux clos, et les mèches de ses cheveux noirs lui collaient aux tempes. La petite Berthe vint le chercher pour goûter. Il ne répondit pas. Elle le poussa doucement. Il tomba par terre. Il était mort. On l'ouvrit et on ne trouva rien.
Homais, lui, venait de recevoir la croix d'honneur.
Le récit est à tout le monde. L’éclairage est réservé aux abonnés :
Les œuvres, elles, restent à tous — c’est notre accompagnement qui se mérite.
Un grand roman d’adultère et de passions contrariées qui, comme chez Flaubert, dissèque avec minutie la société, le mariage et les illusions romantiques d’une femme qui rêve d’autre chose que la vie bourgeoise qu’on lui assigne.
Ce roman allemand offre un fascinant contrepoint à Emma Bovary en montrant une autre jeune femme mariée trop tôt, prise au piège des convenances et des non-dits d’un univers aristocratique rigide.
On y retrouve, transposée dans le Sud-Ouest du début du XXᵉ siècle, la claustration conjugale, le poids d’une province étouffante et l’exploration implacable d’une conscience féminine en rupture avec son milieu.