La Lettre LittéraireTrois matins par semaine
Découverte · parue le mercredi 5 août 2026

Le Horla

Guy de Maupassant · 1887

Genrenouvelle
Langue d’originefrançais
Année1887

Un homme vit seul au bord de la Seine, près de Rouen, dans une maison blanche qu'il aime comme on aime sa propre chair — les racines, le platane immense, les clochers gothiques au loin, le bourdonnement des cloches porté par la brise. C'est le 8 mai, une journée admirable, et il regarde passer les navires sur le fleuve. Un trois-mâts brésilien, tout blanc, admirablement propre et luisant, remonte le courant. Il le salue, sans savoir pourquoi, tant ce navire lui fait plaisir à voir.

Quelques jours plus tard, la fièvre s'installe. Non pas une fièvre franche, mais un énervement sourd, une tristesse sans cause, un pressentiment d'un malheur qui approche sans jamais se nommer. Le soir, une crainte confuse l'envahit — la crainte du sommeil, la crainte du lit. Il se couche en attendant le repos comme on attendrait le bourreau, et dans la nuit quelqu'un s'approche, monte sur sa poitrine, lui prend le cou entre ses mains et serre, serre de toute sa force pour l'étrangler. Il se débat, paralysé par cette impuissance des songes, et se réveille couvert de sueur, seul.

Le médecin ne trouve rien. Les douches n'y font rien, le bromure n'y fait rien. Une promenade dans la forêt de Roumare tourne à l'angoisse pure : un frisson d'angoisse, la certitude d'être suivi, le vertige quand il ferme les yeux et tourne sur lui-même comme une toupie. Il part pour quelques semaines, visite le mont Saint-Michel. Là-haut, un moine lui dit cette chose simple et terrible : le vent renverse les hommes, abat les édifices, soulève la mer en montagnes d'eau — et pourtant, l'a-t-on jamais vu ? Il se tait devant ce raisonnement. Cet homme est un sage ou peut-être un sot, il ne saurait le dire au juste, mais ce qu'il dit là, il l'avait pensé souvent.

Il rentre guéri, ou se croit guéri. Mais le cocher aussi souffre du même mal, et les cauchemars reviennent. Cette fois, la nuit, quelqu'un accroupi sur lui boit sa vie entre ses lèvres, comme une sangsue. Et un matin, la carafe d'eau qu'il avait remplie jusqu'au bouchon de cristal est vide. Complètement vide. Ses mains tremblent. Qui a bu cette eau ? Lui, somnambule ? Ou un être étranger, inconnaissable, invisible, qui anime son corps captif pendant que son âme est engourdie ? Il monte des expériences méthodiques : du vin, du lait, de l'eau, du pain, des fraises. On a bu l'eau et le lait. On n'a touché ni au vin, ni au pain, ni aux fraises. Il enveloppe les carafes de mousseline blanche, ficelle les bouchons, se frotte les mains de mine de plomb pour vérifier s'il les a touchées dans son sommeil. Au matin, les linges sont immaculés. On a bu toute l'eau. On a bu tout le lait.

Il fuit à Paris. Vingt-quatre heures suffisent à le remettre d'aplomb. Au Théâtre-Français, au coudoiement des boulevards, il songe avec ironie à ses terreurs. Comme notre tête est faible, comme elle s'effare vite dès qu'un petit fait incompréhensible nous frappe ! Mais chez sa cousine, Mme Sablé, un médecin nommé le docteur Parent endort la jeune femme par hypnotisme, lui fait voir dans une carte de visite un miroir, lui ordonne d'aller emprunter cinq mille francs le lendemain matin — et elle obéit, tremblante, harcelée par un vouloir étranger entré en elle, incapable de comprendre d'où vient cette impulsion. Cette expérience le bouleverse plus que tout.

De retour chez lui, tout recommence — et pire. Les domestiques se querellent, des verres se brisent la nuit dans les armoires. Un après-midi de plein soleil, dans l'allée des rosiers, il voit la tige d'une rose se plier comme si une main invisible l'avait tordue, puis se casser, et la fleur s'élever dans l'air, suivant la courbe d'un bras qui la porterait vers une bouche, et rester suspendue, immobile, effrayante tache rouge à trois pas de ses yeux. Il se jette sur elle : rien. La tige est bien cassée sur l'arbuste, fraîchement brisée entre les deux autres roses demeurées à la branche. Il est certain, maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'un être invisible habite sous son toit.

Alors commence la possession. Il ne peut plus sortir. Il veut monter dans sa voiture pour gagner Rouen — il ne peut pas. Quelqu'un veut pour lui, et il obéit. Il désire se lever de son fauteuil — il est rivé à son siège, et son siège adhère au sol. Puis tout d'un coup il faut qu'il aille cueillir des fraises au fond du jardin, et il y va, et il les mange. Il n'est plus rien en lui, rien qu'un spectateur esclave et terrifié de tous les actes que son corps accomplit sans lui. Il réussit à s'échapper deux heures, court à la bibliothèque de Rouen chercher un traité sur les êtres invisibles, mais au moment de crier à son cocher d'aller à la gare, c'est le mot maison qui sort de sa bouche, et il retombe affolé sur le coussin de sa voiture.

Une nuit, assis près de sa fenêtre ouverte, il lit ce traité, puis s'assoupit. En rouvrant les yeux, il voit une page du livre se soulever et se rabattre toute seule, comme si un doigt la feuilletait. Son fauteuil est vide — mais il comprend que l'autre est là, assis à sa place, en train de lire. Il bondit pour le saisir ; le siège se renverse, la lampe tombe, la fenêtre se ferme comme si un malfaiteur surpris s'était élancé dans la nuit. Donc il a eu peur, lui. Donc un jour peut-être on pourra le tenir, l'écraser.

Puis il lit dans une revue qu'une épidémie de folie sévit dans la province de San-Paulo, au Brésil — des habitants poursuivis, possédés, gouvernés par des êtres invisibles qui se nourrissent de leur vie pendant leur sommeil et boivent de l'eau et du lait. Et il se souvient du beau trois-mâts brésilien qui passa sous ses fenêtres le 8 mai. L'être était dessus, venant de là-bas où sa race est née. Il a vu la demeure blanche, et il a sauté du navire sur la rive. Son nom — il lui semble qu'il le crie, ce nom — le Horla.

Un soir, il fait semblant d'écrire pour l'attirer. Toutes les lampes sont allumées, les huit bougies de la cheminée brûlent. Et soudain il se dresse, se tourne vers l'armoire à glace — et ne se voit pas. La glace est vide, claire, profonde, pleine de lumière, mais son image n'est pas dedans. Il est en face, et il ne se voit pas. Puis lentement, dans une brume, comme à travers une nappe d'eau, son reflet réapparaît, de seconde en seconde, comme la fin d'une éclipse. Ce qui le cachait ne possédait pas de contours nets, mais une sorte de transparence opaque, s'éclaircissant peu à peu.

Il fait poser des persiennes de fer et une porte de fer sur sa chambre. Un soir de septembre, il sent que le Horla est là. Il marche à droite, à gauche, ôte ses bottines avec négligence, puis ferme la persienne, ferme la porte à double tour, fixe la fenêtre au cadenas. Il sent l'être s'agiter, lui ordonner d'ouvrir. Il résiste, se glisse dehors à reculons en entrebâillant la porte juste assez pour passer, et l'enferme. Seul. Il descend au salon, renverse l'huile des lampes sur le tapis, sur les meubles, partout, et met le feu. Puis il court se cacher au fond du jardin, dans un massif de lauriers.

Il attend. Tout est noir, muet, immobile. Puis une fenêtre crève sous la poussée de l'incendie, et une flamme rouge et jaune monte le long du mur blanc jusqu'au toit. Mais un cri horrible, un cri de femme passe dans la nuit — il a oublié ses domestiques. Il voit leurs faces affolées, leurs bras qui s'agitent aux mansardes. Il court vers le village en hurlant au secours. La maison n'est plus qu'un bûcher monstrueux éclairant toute la terre, un bûcher où brûlent des hommes, et où brûle aussi, peut-être, le Horla. Le toit s'engloutit entre les murs, un volcan de flammes jaillit jusqu'au ciel. Mort ? Mais ce corps que le jour traversait, ce corps transparent, inconnaissable, était-il destructible par les moyens qui tuent les nôtres ? Non, sans aucun doute, il n'est pas mort. Alors il va falloir se tuer, soi.

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