Voyage au bout de la nuit
Ce récit féroce et halluciné offre une vision du monde tout aussi désenchantée que celle de Voltaire, en poussant encore plus loin la satire des illusions et des discours officiels sur le progrès et la grandeur humaine.
Voltaire · 1759
Il y avait en Westphalie, dans le château de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon si doux, si candide qu'on l'avait nommé ainsi, et qui écoutait avec une foi d'enfant les leçons de son précepteur Pangloss, lequel enseignait que tout est nécessairement pour la meilleure fin dans le meilleur des mondes possibles — les nez faits pour porter des lunettes, les jambes pour être chaussées, les cochons pour être mangés. Candide trouvait mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, et le château extrêmement beau, et le monde extrêmement bien fait. Un baiser derrière un paravent suffit à faire écrouler ce paradis : le baron surprit la scène, chassa Candide à grands coups de pied, et Cunégonde fut souffletée par sa mère.
Le voilà marchant dans la neige, transi, sans un sou, pleurant vers le ciel. Deux recruteurs en bleu l'attrapèrent à la porte d'un cabaret, le firent boire à la santé du roi des Bulgares, lui mirent les fers aux pieds et l'envoyèrent au régiment. Trente coups de bâton le premier jour, vingt le lendemain, dix le troisième : on le déclara prodige. Quand il eut l'idée de se promener librement, on le rattrapa, et il dut choisir entre trente-six passages par les baguettes ou douze balles dans la cervelle. Il choisit les baguettes, et sa peau fut arrachée de la nuque au cul avant que le roi, passant par là, lui fît grâce. Puis ce fut la guerre : les canons, les baïonnettes, les villages brûlés, les femmes éventrées, les vieillards criblés de coups regardant mourir ce qui leur restait au monde. Candide, tremblant comme un philosophe, s'enfuit à travers les tas de morts.
En Hollande, un bon anabaptiste nommé Jacques le recueillit, le nourrit, lui donna du travail. Le lendemain, Candide reconnut sous les pustules, les yeux morts et la bouche de travers, son cher Pangloss, ravagé par la vérole, qui lui apprit que Cunégonde avait été violée et éventrée par les Bulgares, le baron tué, la baronne coupée en morceaux, le château rasé. Candide s'évanouit. Jacques fit soigner Pangloss, qui n'y perdit qu'un œil et une oreille, et les embarqua tous trois pour Lisbonne. Dans la tempête, Jacques se noya en sauvant un matelot qui le laissa périr sans le regarder. Pangloss empêcha Candide de se jeter à l'eau en lui prouvant que la rade avait été formée exprès pour que l'anabaptiste s'y noyât. Le vaisseau se brisa ; Pangloss et Candide furent portés sur une planche jusqu'au rivage.
À peine eurent-ils mis le pied dans Lisbonne que la terre trembla, la mer se souleva, les maisons s'écroulèrent, trente mille habitants furent écrasés. Pangloss expliqua qu'il y avait certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima, et que tout était au mieux. Un familier de l'Inquisition l'entendit : on les arrêta. Pour empêcher la terre de trembler encore, on organisa un bel autodafé ; un Biscayen et deux Portugais furent brûlés, Pangloss fut pendu, et Candide fut fessé en cadence pendant qu'on chantait. La terre trembla de nouveau le même jour.
Une vieille femme le recueillit, le soigna, le mena dans une maison isolée, et là, derrière un voile, il retrouva Cunégonde — vivante, rescapée du massacre, passée de main en main, partagée entre un juif nommé don Issachar et le grand inquisiteur selon un emploi du temps scrupuleux. Don Issachar arriva et tira son poignard ; Candide le tua. L'inquisiteur survint à minuit ; Candide le tua aussi. Voilà deux morts en deux minutes, dont deux prêtres, pour un garçon né si doux. La vieille les fit fuir à cheval vers Cadix, où Cunégonde découvrit qu'on lui avait volé ses diamants, et où Candide, faisant l'exercice à la bulgare devant un général, se vit confier une compagnie d'infanterie à destination du Paraguay.
Sur le navire, la vieille raconta sa propre histoire, bien pire que celle de Cunégonde : fille d'un pape et d'une princesse, fiancée à un prince mort empoisonné, capturée par des corsaires, violée, vendue comme esclave de Maroc à Alger, de Tunis à Constantinople, assiégée dans un fort où les janissaires, affamés, tranchèrent une fesse à chaque femme pour se nourrir. Elle avait traversé la peste, la guerre, l'esclavage, et vieilli dans la misère avec la moitié d'un derrière, et pourtant elle aimait encore la vie — cette faiblesse ridicule qui nous fait caresser le serpent qui nous dévore.
À Buenos Aires, le gouverneur don Fernando, qui portait tant de noms qu'on avait envie de le battre, tomba amoureux de Cunégonde. La vieille conseilla à Cunégonde de l'épouser, et à Candide de fuir. Avec son valet Cacambo, métis débrouillard qui avait été enfant de chœur, sacristain, matelot, moine, facteur, soldat et laquais, Candide gagna le territoire des jésuites du Paraguay, où il retrouva le frère de Cunégonde, devenu commandant. Les retrouvailles furent extatiques — jusqu'à ce que Candide parlât de mariage : le baron jésuite, outré qu'un roturier prétendît épouser une fille à soixante-douze quartiers, le frappa du plat de son épée. Candide lui enfonça la sienne dans le ventre. Cacambo lui enfila la robe du mort, et ils galopèrent en criant de laisser passer le révérend père colonel.
Chez les Oreillons, Candide tua deux singes qui poursuivaient deux filles nues, croyant les sauver : c'étaient leurs amants. Les Oreillons les attachèrent, firent bouillir la chaudière et crièrent qu'il fallait manger du jésuite. Cacambo leur démontra que Candide n'en était pas un, et ils furent relâchés avec mille honnêtetés. Puis, perdus dans la jungle, ils se laissèrent porter par une rivière sous une voûte de rochers, et débouchèrent dans un pays où les chemins étaient ornés de carrosses d'or tirés par de gros moutons rouges, où les enfants jouaient au palet avec des émeraudes et des rubis, où l'aubergiste éclata de rire quand on voulut le payer avec les cailloux de ses grands chemins, et où les hôtelleries étaient payées par le gouvernement. C'était l'Eldorado.
Un vieillard de cent soixante-douze ans leur expliqua qu'on adorait Dieu sans le prier, qu'il n'y avait ni moines ni tribunaux ni prisons, que tous les habitants étaient prêtres et que le roi embrassait ses visiteurs. Candide et Cacambo passèrent un mois dans cette félicité, mais Candide ne pouvait se résoudre à y rester sans Cunégonde. Le roi leur fit construire une machine pour franchir les montagnes, et les chargea de cent deux moutons portant de l'or, des pierreries et des diamants. Au bout de cent jours de marche, il n'en restait que deux. Puis le patron hollandais Vanderdendur vola les deux derniers moutons avec tout leur chargement, et s'enfuit à la voile. Le juge fit payer à Candide dix mille piastres pour le bruit qu'il avait fait en se plaignant, et dix mille autres pour les frais de l'audience.
Candide envoya Cacambo racheter Cunégonde à Buenos Aires, et s'embarqua pour l'Europe avec Martin, un pauvre savant volé par sa femme, battu par son fils, abandonné par sa fille, persécuté par les prédicants parce qu'ils le prenaient pour un socinien. Martin était manichéen : il pensait que Dieu avait abandonné le monde à quelque être malfaisant. Sur le navire, on vit un vaisseau hollandais couler avec tout son équipage — c'était celui de Vanderdendur. Un mouton rouge surnagea. Candide y vit la preuve que le crime est parfois puni ; Martin répondit que les passagers innocents avaient péri aussi.
À Venise, où Candide attendait Cunégonde, il ne la trouva pas, mais rencontra Paquette, l'ancienne suivante de la baronne, devenue fille de joie, et le frère Giroflée, théatin malheureux. Il leur donna de l'argent ; Martin paria qu'ils n'en seraient pas plus heureux, et il eut raison. Candide dîna chez le sénateur Pococuranté, qui possédait tout et ne jouissait de rien, blasé sur Raphaël, ennuyé par Homère, dégoûté de ses concertos. Puis il soupa avec six rois détrônés, venus au carnaval de Venise, chacun plus malheureux que l'autre, et tous ayant perdu leurs royaumes. Cacambo reparut enfin, esclave d'un sultan déchu : Cunégonde lavait la vaisselle au bord de la Propontide.
Candide racheta Cacambo, paya la rançon du frère de Cunégonde — qui n'était pas mort du coup d'épée — et retrouva Pangloss — qui n'était pas mort de la pendaison. L'un avait été envoyé aux galères pour s'être baigné avec un jeune musulman, l'autre pour avoir été recousu par un chirurgien qui avait mal recousu la peau du cou. Sur la galère qui les menait vers Constantinople, Pangloss soutenait toujours que tout allait au mieux, et Martin que l'homme est partout également misérable. Candide acheta une petite métairie au bord de la Propontide. Cunégonde était devenue laide, acariâtre, insupportable ; le frère de Cunégonde refusa encore le mariage et fut renvoyé aux galères ; Paquette et Giroflée réapparurent, aussi malheureux qu'avant. Pangloss dissertait, Martin concluait que l'homme est né pour vivre dans les convulsions de l'inquiétude ou dans la léthargie de l'ennui, et Candide ne trouvait rien à répondre.
Un vieux Turc qui cultivait vingt arpents avec ses enfants, et qui servait à ses visiteurs du sorbet, des oranges et du café de Moka, leur dit qu'il ne savait rien de ce qui se passait à Constantinople, qu'il n'avait jamais su le nom d'aucun muphti, et que le travail éloignait trois grands maux : l'ennui, le vice et le besoin. Candide, en rentrant dans sa métairie, réfléchit profondément. Pangloss lui représenta encore que tous les malheurs enchaînés les avaient conduits à manger ici des cédrats confits et des pistaches. Candide répondit que c'était bien dit, mais qu'il fallait cultiver leur jardin.
Le récit est à tout le monde. L’éclairage est réservé aux abonnés :
Les œuvres, elles, restent à tous — c’est notre accompagnement qui se mérite.
Ce récit féroce et halluciné offre une vision du monde tout aussi désenchantée que celle de Voltaire, en poussant encore plus loin la satire des illusions et des discours officiels sur le progrès et la grandeur humaine.
Cette œuvre philosophique systématise en profondeur le pessimisme et la réflexion sur la souffrance et le désir, donnant une armature conceptuelle à la désillusion que « Candide » met en scène par la fiction.
Roman fantastique et satirique, il prolonge la veine voltairienne en mêlant ironie, critique politique et métaphysique, tout en interrogeant la liberté, la foi et le pouvoir sous un masque ludique.