Dans les rues de Paris et sur les routes d'Europe, un homme traverse le siècle naissant avec ses alcools de mots et ses ivresses d'images. Il marche de nuit sous le pont Mirabeau où coule la Seine avec les souvenirs d'amours perdus, il erre dans les quartiers où les autobus mugissent et les affiches chantent la poésie nouvelle. Zone s'ouvre sur la fatigue d'un monde ancien et la tour Eiffel qui garde son troupeau de ponts — le christianisme seul reste neuf comme les hangars de Port-Aviation, et le poète monte dans les airs avec le Christ aviateur, record du monde pour la hauteur, tandis que les oiseaux mythiques et réels convergent vers cette ascension moderne.
Le mal-aimé chante sa romance depuis Londres jusqu'aux steppes des Cosaques Zaporogues, traînant les sept épées de mélancolie plantées dans son cœur. Annie Playden s'est enfuie en Amérique, Marie Laurencin s'éloigne, et dans les colchiques vénéneux de l'automne, la vie s'empoisonne lentement pour des yeux violâtres. Les Rhénanes déploient leurs légendes germaniques — la Loreley aux cheveux d'or se jette du rocher, Schinderhannes et sa bande boivent le vin de mai avant d'aller assassiner, les synagogues résonnent de chants hébraïques tandis que les vignes rougissent sur les coteaux.
Dans la maison des morts de Munich, les défunts sortent de leurs vitrines et dansent avec les vivants une ronde macabre et joyeuse — car il n'y a rien qui élève comme d'avoir aimé un mort ou une morte. L'ermite descend de sa thébaïde vers les villes, le larron chrétien vole les fruits du jardin mythologique, les saltimbanques s'éloignent au long des jardins avec leurs poids ronds et leurs tambours dorés. Le voyageur frappe aux portes en pleurant, traverse des villes qui tournent comme des folles, écoute les ombres barbues glisser sur la montagne claire.
À la Santé, le poète tourne en rond comme un ours dans sa fosse, les heures passent lentes comme un enterrement. Les fiançailles mêlent l'évocation des dernières venues dans le petit bois de citronniers aux étoiles que sont devenus tous les mots à dire. Le brasier consume les têtes de morts du passé, les mains des croyants y jettent le poète multiple et innombrable, et de ce feu adorable montent les flammes immenses d'une vie renouvelée.
Vendémiaire clôt cette traversée par une soif universelle — Paris boit le sang de l'Europe, toutes les villes de France et du monde viennent couler dans sa gorge profonde. Les vignes siciliennes envoient leurs grappes de morts, Rome offre le vin de la croix, la Moselle et le Rhin joignent leurs prières liquides. Sur le quai d'Auteuil, le poète devient le gosier de Paris et boit tout l'univers concentré dans ce vin pur, connaissant enfin quelle saveur a l'univers dans cette nuit de septembre où les étoiles meurent et le jour naît à peine.