La Lettre LittéraireTrois matins par semaine
Découverte · parue le dimanche 16 août 2026

La Sorcière

Jules Michelet · 1862

Genreessai
Langue d’originefrançais
Année1862

Une voix court sur les rivages de la mer Égée : le grand Pan est mort. Les premiers chrétiens s'en réjouissent, persuadés que la Nature va s'éteindre, que la tentation va cesser, que le monde touche à sa fin. Mais les vieux dieux ne meurent pas si facilement. On les chasse des temples, on brise leurs statues, on les maudit du haut des conciles — et ils se réfugient dans les fontaines, dans les chênes, dans le cœur des femmes. L'Église a beau proclamer leur mort : de siècle en siècle, elle s'indigne de les retrouver vivants. Ils sont des démons, dit-elle. Donc ils vivent.

Le Moyen Âge s'installe, et avec lui un brouillard gris de plomb qui enveloppe le monde pour mille ans. On dit au peuple : soyez des enfants, imitez, copiez, répétez. Le peuple obéit, mais à sa manière : il crée des saints, il invente des légendes, il fait entrer l'âne à l'église et chante que la lumière chasse la nuit. L'Église, effrayée de cette audace, interdit d'inventer, de créer, de chanter des chants nouveaux. Le prêtre chante en latin sous une chape d'or, et le peuple, qui ne comprend plus rien, bâille dans la nef. Le bâillement, cette convulsion d'ennui, devient la maladie du temps.

Pendant ce temps, la pente horriblement glissante qui mène de l'homme libre au vassal, du vassal au serviteur, du serviteur au serf, précipite tout un monde dans le désespoir. La terre visqueuse retient le pied, l'air contagieux fait de l'homme un mort vivant, une âme de cinq sous. Le seigneur ferme sa seigneurie du ciel à la terre. Celui qui était vaillant, qui avait bâti la première tour, qui avait barré la rivière aux Normands, se retrouve serf parce qu'il a épousé, cinquante ans plus tôt, la petite serve d'un voisin. Son sang lui remonte à la gorge, ses veines éclatent, il meurt devant l'assemblée muette.

Dans la cabane isolée au bord de la forêt, la femme du serf file sa quenouille et rêve. Elle est née. Le foyer solitaire a fait la vraie famille, le nid a fait l'oiseau. Elle possède si peu — la quenouille, le lit, le coffre — mais cette pauvreté est meublée d'une âme. Les vieux esprits de la contrée viennent la visiter. Elle leur laisse un peu de crème le soir, elle porte un humble fanal au grand chêne où ils habitent. Elle garde le monde des fées, des lutins, ce trésor de femme, ce miroir fantastique où elle se regarde embellie. La fée est une femme aussi.

Un petit esprit familier s'installe au foyer. Il berce l'enfant, il balaye, il travaille le jardin. Il est espiègle, indiscret, il se cache dans les roses et dans les étincelles. La femme l'aime trop, elle en a scrupule, et l'aime encore davantage. Mais le temps passe, et le petit lutin grandit avec le malheur. Le seigneur exige de l'or, toujours de l'or. Le serf ne sait où le trouver. La femme, que l'esprit a rendue habile, vend, prête, commerce, soutient à elle seule le château et le village. Elle s'arrondit, elle se fait toute d'or. On dit qu'elle a le diable au corps.

Et le diable, en effet, la travaille. Il l'envahit comme une fumée, il circule dans ses veines, il la gonfle de son souffle. Elle résiste, elle dit non, elle se cabre. Mais les outrages s'accumulent : le droit du seigneur sur la mariée, les coups, les razzias, la meute des pages et des lévriers lâchée sur elle, la robe verte coupée aux reins devant la foule. Un jour, chassée, battue, abandonnée de son mari, elle fuit sur la lande dans la nuit. Elle ramasse des glands comme une bête. Et là, dans la forêt des ronces, sous un vieux chêne, Satan lui parle enfin. Il lui offre tout : la richesse, la puissance, la vengeance. Elle ne demande rien que de faire du mal.

Elle est devenue la Sorcière. Elle n'a plus ni père, ni mère, ni fils, ni époux. C'est un monstre, un aérolithe venu on ne sait d'où. Elle vit aux lieux impossibles, sur la lande où l'épine et le chardon ne permettent pas le passage. Mais elle est l'unique médecin du peuple pendant mille ans. Les empereurs, les rois, les papes ont leurs docteurs de Salerne, leurs Maures, leurs Juifs. Le peuple n'a qu'elle, la Saga, la Sage-femme, que l'on appelle par crainte et par respect la Bonne dame, la Belle dame, du nom même qu'on donne aux fées. Elle connaît les plantes, les solanées, les poisons salutaires. Paracelse, quand il brûle toute la médecine à Bâle en 1527, déclare ne savoir rien que ce qu'il a appris des sorcières.

Le Sabbat naît du désespoir. En 1348, la peste noire rase le globe et tue le tiers du monde. Le pape est dégradé, les seigneurs battus et prisonniers tirent leur rançon du serf et lui prennent jusqu'à la chemise. On est si furieux qu'on danse. La Messe noire, le grand défi solennel à Jésus, jaillit de l'horreur du temps. Des milliers de misérables se rassemblent la nuit — douze mille âmes dans un petit canton basque, six mille pour une bicoque italienne. On y parodie le culte, on y renverse l'ordre du monde, la femme officie, le serf commande, la nature maudite reprend ses droits dans une orgie de fureur. Satan médecin y distribue les remèdes que l'Église interdit. Satan libérateur y lâche des oiseaux, symbole de la liberté.

Mais la Sorcière se défait elle-même. De furieuse et d'orgueilleuse, elle devient fangeuse et maligne, industrielle, factotum empirique, agent d'amour et d'avortement. On divise habilement le royaume de Satan : contre sa fille la Sorcière, on arme son fils le Médecin. L'Église déclare au quatorzième siècle que si la femme ose guérir sans avoir étudié, elle est sorcière et meurt. Mais comment étudierait-elle publiquement, elle que l'on brûle par milliers ? Sept mille à Trèves, cinq cents en trois mois à Genève, huit cents à Wurtzbourg, mille cinq cents à Bamberg. On trouve dans la liste de Wurtzbourg un sorcier de onze ans qui était à l'école, une sorcière de quinze, à Bayonne deux de dix-sept, damnablement jolies.

Ce qui reste en lumière par les grands procès du dix-septième siècle, ce n'est plus la sorcière, mais l'ensorcelée. À Aix, le prêtre Gauffridi brûle pour avoir séduit une pénitente sous couvert de possession diabolique. À Loudun, Urbain Grandier périt dans les flammes tandis que les Ursulines se tordent de convulsions savamment orchestrées. À Louviers, les mêmes scènes se reproduisent dans un couvent où les religieuses, enfermées depuis l'enfance, n'ont connu du monde que les murs et la direction de confesseurs équivoques. Partout le même mécanisme : un directeur de conscience qui prend sur la femme un empire absolu, une communauté qui fermente dans le silence et l'ennui, des convulsions qui éclatent, et l'Inquisition qui arrive pour récolter ce qu'elle a semé.

Enfin vient l'affaire de la Cadière, à Toulon, en 1730. Une jeune fille pieuse, exaltée, stigmatisée, tombe sous la direction du jésuite Girard. Il la façonne, la pétrit, la conduit par degrés de l'extase à la possession, de la possession au scandale. Quand elle veut se libérer, c'est elle qu'on accuse. Le procès divise la France entière, jésuites contre jansénistes, le Parlement contre l'Église. La Cadière échappe au bûcher d'une seule voix. Girard meurt impuni. Mais quelque chose a changé : le rire est venu, le rire de Voltaire, et ce rire tue plus sûrement que le bûcher. Colbert, dès 1672, avait destitué Satan avec peu de façon en défendant aux juges de recevoir les procès de sorcellerie. Le Parlement normand avait protesté : toucher à l'éternel vaincu, n'est-ce pas toucher au vainqueur ? Les colonnes du ciel ont leur pied dans l'abîme, et l'étourdi qui remue cette base infernale peut lézarder le paradis.

La Sorcière a péri pour toujours, mais non pas la Fée. Dans l'ancien séminaire des Jésuites de Toulon, devenu hôpital de la marine, de jeunes chirurgiens augmentent de leur argent une belle bibliothèque médicale. Le laboratoire de chimie prépare ce qui doit guérir le pauvre matelot. L'insensibilité que cherchaient les sorcières avec leurs narcotiques est donnée par l'éther. La vapeur traverse l'espace, la foudre obéit à la main, le ballon s'élève dans les airs, le télégraphe unit les pensées d'un pôle à l'autre. Tout ce que le Moyen Âge rêvait, le temps présent le réalise. Et sur la rade immense de Toulon, dans la transparence prodigieuse de l'air d'hiver, entre les étoiles qui résistent à l'aube et l'aube qui respecte la nuit, une aurore se prépare, un bleuâtre indéfinissable que la lumière rosée n'ose pas encore teinter, un éther sacré qui fait toute nature esprit.

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