Histoires extraordinaires
Cette anthologie (souvent lue en traduction de Charles Baudelaire) prolonge Hoffmann par son mélange de logique implacable et de vertige mental, où l’étrangeté naît autant de la psychologie que du surnaturel.
E.T.A. Hoffmann · 1814
Dans la nuit de la Saint-Sylvestre, un voyageur erre dans Berlin, le cœur glacé par une rencontre qui vient de raviver une ancienne blessure. Chez le conseiller de justice où il était invité, il a retrouvé Julie, celle qu'il n'avait pas vue depuis des années, transformée en une figure antique et distante, mariée à un homme aux jambes d'araignée. Elle lui offre une coupe ciselée, leurs doigts s'effleurent, des étincelles électriques parcourent ses veines, et l'espace d'un instant, dans un cabinet éclairé par une lampe d'albâtre, ils retrouvent leur intimité d'autrefois pendant que Berger joue Mozart au piano. Mais l'illusion se brise quand le mari surgit, et Julie redevient froide, moqueuse, lui reprochant de trop boire avant de disparaître en riant à son bras.
Chassé dans la tempête sans manteau ni chapeau, le voyageur traverse les ponts de l'Opéra et des Écluses, transi de froid, jusqu'à ce qu'il échoue dans un cabaret mal éclairé où il commande de la bière anglaise. Là, deux étrangers singuliers viennent troubler sa solitude : d'abord un homme immense et maigre, vêtu d'un kurtka noir avec des pantoufles par-dessus ses bottes, qui examine des plantes alpestres du Chimboraço ; puis un petit homme au manteau brun qui forme mille plis, qui repousse violemment une tabatière polie en criant contre les miroirs et dont le visage oscille entre jeunesse et vieillesse cadavérique. Les trois hommes se reconnaissent comme des âmes blessées de la même famille spirituelle. Le petit homme, qui prétend avoir encore son ombre, s'enfuit en riant follement dans la rue. Le grand révèle alors qu'il n'a plus d'ombre - c'est Pierre Schlemihl, qui disparaît dans la nuit avec ses bottes de sept lieues.
Le Chevalier Gluck apparaît dans les jardins berlinois où les orchestres médiocres torturent les airs à la mode. Un homme étrange, au nez aquilin et aux yeux de feu dans un visage de cinquante ans, s'assied près du narrateur et, d'un geste de chef d'orchestre, anime de l'intérieur l'ouverture d'Iphigénie en Aulide que massacre un petit ensemble. Il raconte ensuite ses visions du royaume des rêves, où un œil immense plonge dans une orgue et fait naître des accords merveilleux, où les fleurs chantent et où un tournesol cache en son cœur l'œil divin. Plus tard, le narrateur le retrouve chez lui, dans une chambre aux meubles antiques et aux partitions de Gluck reliées en volumes dorés. L'homme joue alors l'ouverture et les scènes d'Armide sur des pages blanches, improvisant des variations géniales qui dépassent l'original. Vêtu soudain d'un habit de cour brodé avec épée au côté, il déclare solennellement être le Chevalier Gluck lui-même.
Le conseiller Crespel construit sa maison d'une manière extravagante, sans plan ni architecte, marchant vers les murs jusqu'à s'y heurter pour déterminer l'emplacement des portes et fenêtres, qu'il fait percer au hasard sous les yeux ébahis des ouvriers et d'une foule de curieux. Il fabrique des violons avec un art consommé mais les détruit aussitôt après en avoir joué une fois, cherchant un secret dans leur structure intérieure. Sa fille Antonie possède une voix d'une beauté surnaturelle qui avait enchanté toute la ville une nuit mémorable, mais Crespel lui interdit désormais de chanter et la garde comme un geôlier. Le narrateur découvre qu'Antonie est née de l'union tumultueuse de Crespel avec la cantatrice Angela, morte le jour prévu pour le mariage de sa fille. Un défaut d'organisation dans la poitrine d'Antonie donne à sa voix sa puissance extraordinaire mais la condamne à mourir si elle chante. Son fiancé compositeur, chassé par Crespel qui l'accuse de vouloir tuer Antonie par la musique, s'était enfui après une scène terrible. Une nuit, Crespel entend dans la chambre voisine Antonie chanter avec son fiancé un chant sacré, mais paralysé par des liens de plomb, il ne peut bouger. Au matin, il la trouve morte sur le sopha, le sourire aux lèvres. Le violon de Crémone qu'il jouait pour elle, et dont les sons semblaient sortir d'une poitrine humaine, se brise au moment de sa mort et est enseveli avec elle.
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Cette anthologie (souvent lue en traduction de Charles Baudelaire) prolonge Hoffmann par son mélange de logique implacable et de vertige mental, où l’étrangeté naît autant de la psychologie que du surnaturel.
Ce récit explore, comme chez Hoffmann, la porosité entre perception intime et intrusion de forces invisibles, en faisant progressivement vaciller la confiance du narrateur dans sa propre raison.
Lire la fiche →Ce court roman fantastique, antérieur à Hoffmann, joue déjà avec la séduction du démon, l’ambiguïté du désir et l’incertitude sur la réalité des apparitions, dans une tonalité à la fois ironique et inquiétante.