La Lettre LittéraireTrois matins par semaine
Découverte · parue le dimanche 27 septembre 2026

Ruy Blas

Victor Hugo · 1838

Genrepièce de théâtre
Langue d’originefrançais
Année1838

Don Salluste de Bazan, grand d'Espagne, chef redouté des alcades de cour, apprend à l'aube qu'il est chassé, disgracié, exilé — pour avoir séduit une suivante de la reine et refusé de l'épouser. Vingt ans d'ambition, de travaux, de pouvoir, tout s'écroule en un instant. Mais cet homme ne tombe pas : il disparaît, et dans l'ombre il commence à creuser sa sape. Il lui faut un complice. Son cousin don César de Bazan, noble ruiné devenu gueux magnifique sous le nom de Zafari, dort la tête à l'ombre et les pieds au soleil devant les palais de Madrid : il refuse net de tremper dans une vengeance contre une femme, jette la bourse d'or aux pieds de Salluste, et s'en va vivre avec les loups plutôt qu'avec les serpents. Don Salluste le fait enlever en silence par trois alguazils et vendre aux corsaires d'Afrique.

Reste Ruy Blas, le laquais. Ruy Blas porte la livrée brune galonnée de rouge et d'or, mais sous cet habit qui le souille il cache une hydre aux dents de flamme : il est amoureux de la reine. Orphelin nourri par pitié dans un collège, rêveur éduqué au-dessus de sa condition, il a bâti des plans sur le sort des humains, plaint le malheur de l'Espagne, cru que le monde avait besoin de lui — et la faim l'a jeté dans la fainéantise et l'ignominie d'un emploi de valet. Chaque nuit pourtant, comme un voleur, il escalade les murs du parc royal, se déchire aux broussailles de fer, et va déposer sur le banc favori de la reine un bouquet de ces petites fleurs bleues d'Allemagne qu'elle aime et qu'on lui refuse. Il a même osé glisser une lettre dans le bouquet. Don Salluste, caché derrière la porte, a tout entendu. Il dépouille Ruy Blas de sa livrée, lui passe au cou une écharpe de soie et une épée, jette sur ses épaules un manteau de velours, et le présente aux grands de la cour comme son cousin don César, comte de Garofa, revenu des Indes. Le vieux marquis de Santa-Cruz, aveugle qui se défend de l'être, le reconnaît avec empressement. Quand la reine paraît sous son dais écarlate, don Salluste coiffe Ruy Blas du chapeau à plumes — car il est grand d'Espagne, désormais — et lui murmure à l'oreille son ordre : plaire à cette femme et devenir son amant.

La reine doña Maria de Neubourg, jeune Allemande mariée à Charles II qui passe tout son temps à chasser, étouffe dans le formalisme glacé de la cour. La camerera mayor lui interdit de sortir, de jouer, de manger en compagnie, de regarder par la fenêtre. Ses oiseaux d'Allemagne sont morts, on lui refuse les fleurs de son pays, jamais un mot d'amour ne vibre à son oreille. Seule dans son salon, elle relit sans cesse la lettre de l'inconnu qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile, et elle garde contre son cœur le morceau de dentelle taché de sang qu'il a laissé sur les pointes de fer du mur. Quand un huissier annonce une lettre du roi, elle croit un instant être sauvée — mais la duchesse d'Albuquerque déplie le billet et lit ces seuls mots : il fait grand vent et j'ai tué six loups. C'est alors que paraît le porteur du message, ce jeune seigneur qu'on lui présente comme don César de Bazan. La reine remarque l'écriture, identique à celle de sa lettre secrète ; Ruy Blas chancelle, son manteau se dérange et découvre sa main blessée, enveloppée de linges ensanglantés ; la reine, en tirant un flacon de sa gorgerette, laisse échapper le morceau de dentelle — et leurs regards se croisent dans un silence où tout se dit. Don Guritan, vieux majordome amoureux de la reine, flaire le rival et le provoque en duel pour le lendemain. Mais la reine, avertie par Casilda, ruse : elle arrache au vieux soldat le serment de faire tout ce qu'elle voudra, l'embrasse au cou, et l'expédie à Neubourg porter une cassette de reliques à son père — six cents lieues de route. Il ne le tuera pas.

Six mois passent. Ruy Blas, sous le nom de don César, est devenu duc d'Olmedo, secrétaire universel, ministre, premier personnage du royaume après un roi qui n'est plus qu'une ombre enfermée dans l'Escurial avec les morts. La reine, depuis son cabinet secret creusé dans le mur par Philippe III, l'écoute gouverner. Un matin, dans la salle du conseil, les membres de la junte du Despacho Universal se disputent à qui prendra le reste d'un empire en ruine : Covadenga réclame l'arsenic, Montazgo veut les forêts, Camporeal tient le sel et mille autres sommes, et tous se serrent la main en échangeant des faveurs. Ruy Blas surgit au milieu de leur querelle. Il les salue d'un mot terrible — bon appétit, messieurs — puis déroule devant eux le tableau d'une Espagne agonisante : le Portugal perdu, le Brésil, le Roussillon, Goa, cinq mille lieues de côte, trois cents vaisseaux engloutis, quatre cent trente millions d'or sués par le peuple misérable, des routiers qui brûlent les moissons, des juges vendus, pas un soldat payé, et l'aigle impérial de Charles Quint qui cuit, pauvre oiseau plumé, dans la marmite infâme de ces nains difformes. Deux conseillers démissionnent ; il les exile dans leurs terres. Les autres se taisent, consternés.

La reine apparaît derrière la tapisserie, rayonnante. Elle lui prend la main, lui dit qu'elle l'a entendu, qu'il lui semble le vrai roi, le vrai maître, que c'est elle qui l'a fait monter par degrés jusqu'au sommet. Ruy Blas tombe à genoux et lui avoue qu'il l'aime, qu'il la fuit depuis six mois, qu'il est un malheureux qui l'aime d'en bas, du fond de l'ombre, comme l'aveugle aime le jour. La reine lui donne son âme et le baise au front. Ruy Blas, seul, ivre d'extase, croit voir le ciel s'ouvrir — mais une main se pose sur son épaule : don Salluste est là, vêtu de la livrée couleur de feu du page de Ruy Blas, souriant, couvert, tandis que Ruy Blas reste tête nue. Le maître fait fermer la fenêtre à son valet, ramasser son mouchoir, et lui rappelle froidement qu'il n'est que le gant dont Salluste est la main. Si Ruy Blas dit un seul mot, la reine recevra sous cachet le billet signé de la main de Ruy Blas où celui-ci s'engage à servir le marquis de Finlas comme un bon domestique. Ruy Blas, brisé, cède.

Le vrai don César, échappé des corsaires d'Afrique, dégringole par la cheminée du logis secret de Ruy Blas, affamé, dépenaillé, magnifique. Il trouve un manteau, des ducats qu'un laquais apporte mystérieusement, une duègne qui lui confirme un rendez-vous avec une dame — tout un piège que don Salluste a tendu pour Ruy Blas et que don César intercepte sans rien y comprendre, avec une joie de vivre tonitruante. Don Guritan, revenu de Neubourg avec ses deux épées de duel, tombe sur cet inconnu qui porte le nom de don César ; don César le tue. Mais don Salluste arrive, voit ses plans compromis, et fait arrêter don César par un alcade en le faisant passer pour le voleur Matalobos.

Ruy Blas est seul dans la petite chambre sombre, une fiole de poison sur la table. Il a écrit à la reine pour la supplier de ne pas sortir du palais, mais il sait que don Salluste est partout, qu'il tient toutes les clefs de toutes les serrures. Il a perdu sa raison, son espoir, sa joie ; il ne lui reste que la certitude de devoir sauver la reine ou mourir. Et la reine vient — attirée par un billet que Salluste a envoyé en son nom. Elle entre par la petite porte secrète, confiante, aimante. Ruy Blas la supplie de fuir, mais il est trop tard : don Salluste paraît, ferme les issues, et propose son marché. Ou la reine avoue publiquement sa liaison avec un laquais déguisé en grand d'Espagne, ou elle signe une lettre de renonciation au trône. Ruy Blas, poussé à bout, arrache l'épée de don Salluste et le tue. Puis il se tourne vers la reine et lui dit tout : il n'est pas don César, il est Ruy Blas, un ver de terre, un laquais, un misérable. La reine recule d'horreur. Alors il boit le poison. Et c'est seulement quand elle le voit mourir qu'elle comprend, qu'elle pardonne, qu'elle l'appelle par son vrai nom. Ruy Blas tombe à genoux, demande si elle lui pardonne, murmure qu'il est heureux, et meurt dans ses bras, tandis qu'elle pose sa main sur la sienne.

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