Le Magicien d'Oz
On y retrouve une fillette projetée dans un ailleurs aussi coloré qu’inattendu, qui croise des créatures singulières et découvre, comme Alice, que le merveilleux peut être à la fois cocasse, inquiétant et profondément humain.
Lewis Carroll (trad. Bué, 1869) · 1865
Alice est assise auprès de sa sœur sur le gazon, et elle s'ennuie. Le livre que lit sa sœur n'a ni images ni dialogues, la chaleur du jour l'endort, et elle se demande vaguement si le plaisir de tresser une couronne de marguerites vaut la peine de se lever, quand un lapin blanc aux yeux roses passe près d'elle en courant. Un lapin qui parle, passe encore — sur le moment cela lui semble tout naturel. Mais un lapin qui tire une montre de son gousset, la consulte et se met à courir de plus belle en s'écriant qu'il arrivera trop tard, voilà qui est autre chose. Alice saute sur ses pieds, s'élance à travers le champ, et le suit dans un large trou au pied d'une haie, sans songer un instant à la manière dont elle en sortira.
Le terrier plonge d'abord tout droit comme un tunnel, puis bascule perpendiculairement, et Alice tombe — longtemps, doucement, si doucement qu'elle a le loisir d'examiner les parois du puits garnies d'armoires et d'étagères, de prendre au passage un pot de marmelade d'oranges qui se révèle vide, de se demander combien de milles elle a déjà faits, de confondre antipodes et antipathies, de penser à Dinah sa chatte et à la question de savoir si les chats mangent les chauves-souris ou l'inverse, jusqu'à ce que, pouf, elle atterrisse sur un tas de fagots et de feuilles sèches.
Devant elle s'ouvre un long passage, et le Lapin Blanc court à toutes jambes. Elle le perd de vue, se retrouve dans une salle longue et basse dont toutes les portes sont fermées, découvre sur une petite table de verre une toute petite clef d'or qui n'ouvre aucune serrure — sauf celle d'une porte minuscule, derrière un rideau, par laquelle elle aperçoit le plus ravissant jardin du monde, des carrés de fleurs brillantes, des fontaines fraîches, mais sa tête ne passe même pas. Sur la table apparaît alors une petite bouteille portant l'étiquette BUVEZ-MOI. Alice, qui a lu dans de jolis contes que les enfants qui boivent à l'aveuglette des bouteilles marquées Poison finissent mal, vérifie d'abord, goûte un mélange qui a le goût de tarte aux cerises, de crème, d'ananas, de dinde truffée, de nougat et de rôties au beurre, et se met à rapetisser comme un télescope. Dix pouces de haut, juste la bonne grandeur — mais elle a oublié la clef sur la table, désormais inaccessible. Sous la table, un petit gâteau portant les mots MANGEZ-MOI. Alice le mange, et attend avec curiosité de savoir si elle va grandir ou rapetisser.
Elle grandit, et comment. Sa tête heurte le plafond, elle a plus de neuf pieds de haut, elle saisit la clef mais ne peut plus se glisser par la petite porte, et elle pleure de si abondantes larmes qu'une mare de quatre pouces de profondeur s'étend bientôt au milieu de la salle. Le Lapin Blanc repasse en grande toilette, gants paille et éventail, marmottant au sujet de la Duchesse ; il s'enfuit d'épouvante en apercevant Alice, qui ramasse les gants et l'éventail. Elle se met à s'éventer, rapetisse de nouveau grâce à l'éventail, glisse et tombe dans sa propre mare de larmes où elle nage aux côtés d'une Souris qu'elle offense en parlant de chats et de chiens. La mare se couvre d'oiseaux et d'animaux tombés là eux aussi — un canard, un dodo, un lory, un aiglon — et toute la troupe gagne la rive.
Sur le bord, trempés et de mauvaise humeur, ils tiennent conseil. La Souris entreprend de les sécher en récitant un passage d'histoire de Guillaume le Conquérant, la chose la plus sèche qu'elle connaisse, mais personne ne sèche. Le Dodo propose alors une course cocasse : chacun court en cercle, part et s'arrête quand il veut, et au bout d'une demi-heure le Dodo décrète que tout le monde a gagné et que tout le monde aura un prix. Alice distribue des dragées tirées de sa poche, et reçoit solennellement en retour son propre dé à coudre. La Souris commence à raconter sa longue histoire — que l'esprit d'Alice confond avec sa longue queue — puis s'en va, vexée. Alice parle de Dinah sa chatte, et tous les animaux s'enfuient. Elle reste seule.
Le Lapin Blanc réapparaît, cherchant ses gants et son éventail, et prend Alice pour sa bonne Marianne. Elle court à sa maison, y trouve les gants et l'éventail, mais aussi une petite bouteille qu'elle boit par curiosité : elle grandit si démesurément qu'elle emplit toute la chambre, un bras pendant par la fenêtre, un pied dans la cheminée. Le Lapin envoie son domestique Jacques le lézard par la cheminée ; Alice lui lance un coup de pied qui l'expédie en l'air comme une fusée. On lui jette des cailloux par la fenêtre, mais les cailloux se changent en petits gâteaux sur le plancher ; elle en mange un, rapetisse, s'échappe de la maison, et court se réfugier dans un bois touffu.
Là, au sommet d'un large champignon, une grosse Chenille bleue fume tranquillement un long houka. Elle demande à Alice qui elle est, et Alice ne sait plus très bien, tant elle a changé de grandeur dans la journée. La Chenille la fait réciter des vers qui sortent tout de travers, la contredit à chaque phrase, et finit par lui révéler en s'en allant qu'un côté du champignon la fera grandir et l'autre rapetisser. Alice détache deux morceaux du bord, grignote le mauvais côté d'abord — son cou s'allonge vertigineusement au-dessus des arbres, un pigeon la prend pour un serpent — puis parvient enfin, à force de grignotages prudents, à retrouver sa grandeur naturelle.
Elle arrive devant une petite maison où la Duchesse, assise dans une cuisine emplie de poivre, dorlote un bébé hurlant tandis que la cuisinière lui lance des casseroles. Un gros chat est assis sur l'âtre, la bouche fendue d'une oreille à l'autre en une large grimace. La Duchesse jette le bébé à Alice pour aller jouer au croquet chez la Reine ; Alice emporte l'enfant dehors, mais il se met à grogner, son nez se retrousse, ses yeux rapetissent, et il se transforme en porc qui trotte tranquillement vers le bois. Alors le Chat apparaît sur une branche, grimaçant de plus belle. Il indique à Alice que d'un côté demeure un chapelier et de l'autre un lièvre, que les deux sont fous, que tout le monde est fou ici, y compris elle-même, puisqu'elle est venue. Puis il s'évanouit, à commencer par le bout de la queue, et sa grimace demeure un moment toute seule en l'air, après que le reste a disparu.
Sous un arbre devant la maison du Lièvre, une table est servie. Le Lièvre, le Chapelier et un Loir profondément endormi y prennent un thé qui ne finit jamais, car le Chapelier s'est querellé avec le Temps et il est toujours six heures. On offre du vin à Alice alors qu'il n'y en a pas, on lui pose une énigme sans réponse — pourquoi une pie ressemble-t-elle à un pupitre ? —, on lui explique qu'il ne faut pas gaspiller le Temps parce que le Temps est quelqu'un, on trempe la montre dans le thé, on avance d'une place à chaque tasse sale, et le Loir raconte l'histoire de trois petites sœurs qui vivaient au fond d'un puits de mélasse et qui s'en tiraient — tiraient de la mélasse, bien sûr. Alice, excédée, quitte ce thé ridicule, trouve un arbre dont le tronc a une porte, entre, et se retrouve dans la longue salle de verre. Cette fois elle saisit la clef d'or, grignote son champignon, rapetisse, prend le petit passage, et pénètre enfin dans le superbe jardin.
À l'entrée du jardin, trois jardiniers en forme de cartes à jouer peignent en rouge des roses blanches, parce que la Reine de Cœur déteste les roses blanches. Survient la procession royale : soldats-piques, courtisans-carreaux, enfants-cœurs, invités parmi lesquels le Lapin Blanc, le Valet de Cœur portant la couronne, et enfin le Roi et la Reine de Cœur. La Reine ordonne qu'on coupe la tête à tout le monde ou presque — les jardiniers, les joueurs qui manquent leur tour, quiconque la contrarie. Alice la défie avec un courage qui la surprend elle-même, et se joint à une partie de croquet où les boules sont des hérissons vivants, les maillets des flamants, et les arches des soldats courbés en deux qui se relèvent et s'en vont quand bon leur semble. Le Chat réapparaît, rien que sa tête flottant en l'air, et le bourreau objecte qu'on ne peut pas trancher une tête sans corps. La Reine veut faire venir la Duchesse, propriétaire du Chat, mais la tête s'évanouit avant que la question ne soit tranchée.
La Duchesse, libérée de prison, s'accroche au bras d'Alice et lui assène une morale à chaque phrase — l'amour fait aller le monde, qui se ressemble s'assemble, soyez ce que vous voulez paraître — jusqu'à ce que la Reine la chasse d'un regard terrible. Puis la Reine mène Alice voir la Fausse-Tortue, assise triste et solitaire sur un récif, accompagnée d'un Griffon paresseux. La Fausse-Tortue raconte son éducation sous-marine : elle apprenait le français, la musique, le blanchissage, et l'arithmétique — les quatre branches de l'arithmétique étant l'ambition, la distraction, l'enlaidissement et la dérision. Elle et le Griffon dansent le quadrille de homards, un ballet compliqué où l'on jette les homards aussi loin que possible dans la mer, et chantent des chansons dont les vers sortent tous de travers dans la bouche d'Alice.
Soudain le cri retentit au loin : le procès commence. Le Valet de Cœur est accusé d'avoir volé les tartes de la Reine. Le Roi siège en juge, coiffé de sa couronne par-dessus sa perruque ; les douze jurés inscrivent leur nom sur des ardoises pour ne pas l'oublier avant la fin de l'audience. Le Chapelier est appelé comme témoin et tremble si fort qu'il en perd ses deux souliers ; la cuisinière déclare que les tartes sont faites de poivre ; le Loir est mis dehors pour tapage. Alors on appelle Alice. Elle a recommencé à grandir sans s'en apercevoir, elle renverse le banc des jurés en se levant, les ramasse et les remet en place — le petit lézard Jacques à l'envers. Le Roi invoque une règle selon laquelle toute personne de plus d'un mille de haut doit quitter la salle ; Alice refuse. On produit une lettre comme preuve décisive, mais elle n'est pas de la main du Valet et ne porte aucune signature. Le Roi y trouve tout de même des preuves accablantes ; la Reine exige la sentence avant le verdict.
Alice, qui a maintenant sa taille ordinaire et même un peu plus, se lève et déclare qu'ils ne sont tous qu'un paquet de cartes. À ces mots, le paquet tout entier s'envole dans les airs et lui retombe dessus en tourbillonnant — et Alice se retrouve sur le talus, la tête sur les genoux de sa sœur, qui lui ôte doucement du visage quelques feuilles mortes tombées de l'arbre. Elle raconte son rêve extraordinaire, puis court à la maison prendre son thé, tandis que sa sœur, restée seule, rêve à son tour de la petite Alice, du Lapin Blanc, de la Souris pataugeant dans la mare, des tasses du Chapelier, de la Reine criant des condamnations — et se demande comment cette petite fille gardera, en grandissant, le cœur simple et aimant de son enfance.
Le récit est à tout le monde. L’éclairage est réservé aux abonnés :
Les œuvres, elles, restent à tous — c’est notre accompagnement qui se mérite.
On y retrouve une fillette projetée dans un ailleurs aussi coloré qu’inattendu, qui croise des créatures singulières et découvre, comme Alice, que le merveilleux peut être à la fois cocasse, inquiétant et profondément humain.
Cette aventure vers le Pays de Nulle Part offre une autre variation sur le refus de grandir, où la fantaisie débridée, l’humour et la cruauté enfantine font écho au mélange de candeur et d’absurde qui baigne le voyage d’Alice.
Sans quitter le monde réel, ce roman offre à une enfant une sorte de pays des merveilles intime, un lieu caché où le regard enfantin transforme la nature et les relations humaines avec la même puissance que le rêve chez Carroll.