Lewis Carroll
1832–1898
Né le 27 janvier 1832 à Daresbury, dans le Cheshire, Charles Lutwidge Dodgson grandit dans l'Angleterre victorienne, celle des certitudes apparentes et des conventions bien ordonnées. C'est pourtant de cet univers réglé qu'allait surgir l'une des imaginations les plus délicieusement subversives de la littérature anglaise. Sous le pseudonyme de Lewis Carroll — adopté en 1856 pour ses publications dans le magazine The Train —, cet homme discret allait inventer un monde où la logique se retourne comme un gant, où les mots jouent à cache-cache avec le sens, et où une petite fille peut tomber dans un terrier de lapin pour ne plus jamais tout à fait en remonter.
Sa vie entière est ancrée à Oxford. Étudiant au Christ Church College, il y reste pour enseigner, et c'est dans ce décor de pierres dorées et de pelouses impeccables que se noue la rencontre décisive : celle d'Alice Liddell, fille du doyen Henry Liddell. On connaît la suite — ou plutôt on croit la connaître, car l'histoire qu'il en tire dépasse infiniment l'anecdote. En 1861, il est ordonné diacre de l'Église anglicane, et l'on pourrait imaginer une existence tout entière vouée aux mathématiques et aux obligations ecclésiastiques. Mais Carroll est un homme à double fond, comme les boîtes qu'affectionne son époque : derrière le logicien se cache un conteur d'une liberté rare.
Les Aventures d'Alice au pays des merveilles, publiées en 1865, font basculer la littérature pour enfants dans un territoire inconnu. Ce n'est plus un récit moral, ce n'est plus une fable édifiante : c'est un vertige joyeux, un carnaval de paradoxes où le langage lui-même devient personnage. Six ans plus tard, De l'autre côté du miroir pousse l'exploration plus loin encore, dans un monde symétrique et décalé où les règles du jeu d'échecs se mêlent aux comptines et aux raisonnements retournés. Puis vient La Chasse au Snark en 1876, long poème narratif d'une étrangeté magnifique, quête absurde d'une créature peut-être inexistante, où l'humour confine à l'inquiétude et où le nonsense atteint une sorte de perfection musicale.
Carroll fut aussi un photographe passionné. Il acquiert son premier appareil à Londres le 18 mars 1856 et pratique cet art pendant près d'un quart de siècle avant de l'abandonner en 1880. La photographie, chez lui, n'est pas un simple passe-temps : elle participe du même regard attentif, de la même fascination pour l'instant figé, pour le réel saisi dans sa fragilité. Il y a dans ses portraits quelque chose de la même patience que dans ses constructions narratives — un souci du cadre, une attention à ce qui se tient juste au bord du visible.
Lewis Carroll s'éteint le 14 janvier 1898 à Guildford, dans le Surrey. Ce qui demeure, bien au-delà de la célébrité d'Alice, c'est une manière unique de penser le langage et le monde — une manière qui refuse de séparer la rigueur logique du plaisir de l'absurde. Carroll nous rappelle que la raison, poussée jusqu'à ses dernières conséquences, peut engendrer la poésie la plus libre. Ses livres ne vieillissent pas, parce qu'ils ne cherchent pas à décrire une époque : ils décrivent la structure même de l'émerveillement, cette disposition de l'esprit qui consiste à prendre les mots au pied de la lettre pour mieux les faire danser.
Bibliographie
- Alice au pays des merveillesExploré
- Les Aventures d'Alice au pays des merveilles1865
- De l'autre côté du miroir1871
- La Chasse au Snark1876
Dans la bibliothèque
Notice originale — La Lettre Littéraire, d'après des sources publiques vérifiées.