The Letters of Lady Mary Wortley Montagu
Entre voyages, vie mondaine et regard vif sur les sociétés étrangères, ces lettres prolongent la verve, la curiosité et la liberté de ton de Madame de Sévigné dans un cadre plus cosmopolite.
Madame de Sévigné · 1725
Il faut se figurer une femme de quarante-cinq ans, vive, gaie, le cœur en désordre, assise dans son hôtel du Marais un soir de février 1671, et qui prend la plume parce que sa fille vient de partir pour la Provence et que ce départ lui a arraché l'âme. Le carrosse a tourné le coin de la rue, les chevaux ont disparu, et voilà Madame de Sévigné seule avec son encre, ses larmes, et cette faim dévorante de parler à celle qui n'est plus là. Dès ce premier soir, tout est posé : l'absence sera le moteur de tout, la lettre sera le seul remède, et ce remède ne guérira jamais.
Mais cette correspondance ne commence pas en 1671. Bien avant que Françoise-Marguerite n'épouse le comte de Grignan et ne s'en aille vivre à deux cents lieues de sa mère, Madame de Sévigné écrivait déjà — à son cousin Bussy-Rabutin, ce brillant et insupportable militaire qui la faisait rire et qu'elle grondait comme un frère ; à Pomponne, l'ami fidèle exilé, à qui elle racontait jour après jour le procès de Fouquet avec une fièvre de gazette et un cœur de partisane ; à Ménage, le bel esprit amoureux d'elle et qu'elle tenait à distance avec une grâce parfaite ; à Coulanges, le cousin chanteur, à qui elle lançait ses nouvelles les plus étourdissantes. Car cette femme a besoin de raconter comme d'autres ont besoin de respirer, et chaque événement qui passe à sa portée — un duel, un mariage, un sermon, une comète, un plat de petits pois — trouve aussitôt sa forme dans une phrase qui court, qui bondit, qui s'arrête pile au bon endroit.
Le procès de Fouquet, c'est sa première grande affaire. Elle y est tout entière. Elle compte les voix des juges sur ses doigts, elle guette les courriers, elle tremble, elle espère, elle enrage contre Pussort qui parle quatre heures avec une fureur de bourreau, elle admire d'Ormesson qui opine pour le bannissement avec une éloquence qui lui arrache des larmes. Elle apprend que Berrier est devenu fou, qu'il parle de potences et de roues, et elle y voit une punition de Dieu si bien ajustée qu'elle en frissonne. Elle note qu'une comète est apparue dans le ciel de Paris et qu'elle l'a vue de ses propres yeux, à trois heures du matin. Quand enfin l'arrêt tombe — le bannissement, pas la mort —, elle écrit à Pomponne un mot qui dit tout : elle est si aise qu'elle est hors d'elle-même. Puis le roi commue la peine en prison perpétuelle, on emmène Fouquet à Pignerol sous la garde de d'Artagnan et de cinquante mousquetaires, on lui arrache ses serviteurs Pecquet et Lavalée, et la joie se retourne en indignation froide. Elle raconte la scène où Fouquet, apercevant d'Ormesson par la fenêtre de la chambre de d'Artagnan, le salue avec un visage ouvert et plein de reconnaissance, et d'Ormesson s'en va le cœur tout serré.
Puis vient le grand coup de théâtre mondain, la lettre à Coulanges du 15 décembre 1670, ce morceau de bravoure où elle annonce le mariage de Mademoiselle avec Lauzun par une cascade d'adjectifs superlatifs — la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse — et par un jeu de devinettes qui tient le lecteur en haleine comme un roman. Quatre jours plus tard, tout s'effondre : le roi interdit le mariage, Mademoiselle éclate en pleurs, Lauzun reçoit l'ordre avec un désespoir plein de respect, et Madame de Sévigné, qui avait pressenti la catastrophe dès le premier jour, va consoler la princesse dans sa ruelle et se fait mouiller de ses larmes.
Mais tout cela n'est que le prélude. La vraie musique, celle qui ne cessera plus, commence avec le départ de Madame de Grignan. Dès lors, deux à trois fois par semaine, pendant vingt-cinq ans, la mère écrit à la fille, et dans ces lettres il y a tout : les nouvelles de la guerre de Hollande et la mort du duc de Longueville au passage du Rhin, racontée avec un souffle tragique où l'on entend les cris de la duchesse sa mère apprenant la nouvelle par degrés, sa pensée n'osant aller plus loin ; les pompes funèbres magnifiques où Le Brun a dessiné le mausolée et où Lully a fait pleurer toute l'assistance avec son Miserere ; les querelles de préséance en Provence, les soucis d'argent, les dépenses excessives des Grignan, les routes défoncées de Bretagne et les allées de Livry où elle va marcher seule en pensant à sa fille ; les sermons de Bourdaloue et les pièces de Corneille, qu'elle adore, et celles de Racine, qu'elle n'aime pas assez et dont elle prédit à tort qu'on s'en dégoûtera comme du café ; les petits pois nouveaux que toute la cour s'arrache ; la mort de Vatel qui s'est percé de son épée parce que la marée n'arrivait pas ; les exécutions, les empoisonneuses, les conversions forcées, les dragonnades ; le chocolat qu'on boit trop et qui vous met en feu ; la petite-fille qu'elle regarde jouer des heures entières et dont elle dit qu'elle ne veut pas que cela meure.
Dans tout cela, le fil qui ne casse jamais, c'est l'amour pour la fille. Un amour si violent, si excessif, si constamment dit et redit sous mille formes différentes qu'il en devient presque effrayant. Elle regrette le temps qu'elle passe loin d'elle et en précipite les restes pour la retrouver, comme si elle avait bien du temps à perdre. Elle retourne sa lunette pour éloigner les importuns et ne penser qu'à elle. Elle ne sait où se sauver de sa fille, tant elle la trouve partout dans ses pensées. Quand les lettres de Provence arrivent, c'est une joie dans toute la maison ; quand elles tardent, c'est l'angoisse. Et les retrouvailles, quand elles ont lieu — car Madame de Sévigné fait le voyage de Provence, elle passe des mois entiers à Grignan —, sont si douces qu'il lui semble qu'elle n'est pas venue encore assez tôt ni d'assez loin.
Mais cette tendresse dévorante n'empêche rien de la gaieté, de la malice, du regard impitoyable sur le monde. Elle croque Madame de Brissac qui joue la malade sur son lit, belle et coiffée à coiffer tout le monde, et qui fait un usage si savant de ses douleurs, de ses yeux, de ses bras traînant sur la couverture, que la scène tout entière semble montée pour un parterre de galants. Elle raconte l'archevêque de Reims dont le carrosse renverse un homme et son cheval, et dont les laquais crient au malheureux qu'on lui donne cent coups. Elle note la mort de Louvois en trois phrases qui ont le souffle de Bossuet : ce ministre puissant dont le moi occupait tant d'espace, qui voulait encore un moment pour humilier un duc, écraser un prince, et qui n'a pas eu ce moment. Elle passe du sublime au trivial, du deuil à l'éclat de rire, de la méditation sur la mort à une recette de confitures, et tout cela dans le mouvement d'une seule lettre, avec des transitions qui ne sont pas des transitions mais des sauts de l'esprit, des bonds du cœur.
Elle vieillit, les lettres continuent. Le temps passe, elle le regarde passer avec une lucidité qui la glace et qui ne l'empêche pas de rire. Elle se voit traînée malgré elle jusqu'à ce point fatal où il faut souffrir la vieillesse, et elle voudrait bien au moins ménager de n'aller pas plus loin dans ce chemin des infirmités et des défigurements. Mais elle entend une voix qui dit qu'il faut marcher malgré soi, ou bien mourir, et que la nature répugne à l'un comme à l'autre. Elle regarde une pendule et prend plaisir à penser que l'aiguille tourne sans qu'on la voie, et que tout arrive à la fin. Elle finit par quitter Paris pour de bon et s'installer auprès de sa fille au château de Grignan, dans cette Provence dont elle a si longtemps maudit l'éloignement. Elle y meurt le 17 avril 1696, à soixante-dix ans, au bout de ses lettres, au bout de sa tendresse, dans la chambre de cette fille qu'elle n'avait jamais cessé de chercher à travers le papier, l'encre et les routes de France.
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Entre voyages, vie mondaine et regard vif sur les sociétés étrangères, ces lettres prolongent la verve, la curiosité et la liberté de ton de Madame de Sévigné dans un cadre plus cosmopolite.