La Lettre LittéraireTrois matins par semaine
Découverte · parue le mercredi 16 septembre 2026

La Chanson de Roland

Anonyme · 1100

Genreépopée
Langue d’originefrançais
Année1100

Un roi a guerroyé sept ans en Espagne, et tout le pays s'est couché devant lui, sauf Saragosse, sauf Marsile, sauf cette montagne où l'on prie Mahomet. Marsile, dans son verger, sous l'ombre, couché sur un perron de marbre bleu, demande à ses hommes comment échapper au fléau. Un seul ose parler : Blancandrin, le sage, le rusé, celui qui sait que les mots peuvent faire ce que les armées ne peuvent plus. Qu'on envoie à Charles des ours, des lions, sept cents chameaux, mille autours, de l'or à pleins chariots — et surtout des promesses : le baptême, la vassalité, le voyage à Aix pour la fête de saint Michel. Et des otages, oui, les fils même des seigneurs, quitte à ce qu'ils y perdent la tête. Mieux vaut des têtes d'enfants que la perte de l'Espagne.

Charles est dans un verger, lui aussi, sous un pin, près d'un églantier. Sa barbe est blanche, son chef tout fleuri, et autour de lui les chevaliers jouent aux échecs sur des tapis de soie. Il écoute les messagers, baisse la tête, se prend à songer. Sa parole n'est jamais hâtive. Puis il consulte ses barons, et c'est là que tout bascule. Roland se dresse, le premier : il a mémoire des trahisons passées, des deux comtes dont Marsile a pris les têtes sous Haltilie. Qu'on mène le siège, qu'on fasse la guerre jusqu'au bout. Mais Ganelon se lève, fier, et dit le contraire : qu'on accepte, qu'on laisse les fous, qu'on tienne aux sages. Naimes le vieux approuve Ganelon. Les Français disent que le duc a bien parlé.

Reste à choisir un messager. Naimes se propose, Charles refuse. Roland se propose, Olivier le retient. Turpin veut y aller, on l'envoie se rasseoir. Alors Roland dit le mot fatal : ce sera Ganelon, mon parâtre. Ganelon blêmit. Il rejette ses fourrures de martre, reste en bliaut de soie, le visage terrible, et promet à Roland un dommage qui durera toute sa vie. Quand il saisit le gant de l'empereur, le gant tombe à terre. Les Français murmurent : quel signe est-ce là.

Ganelon chevauche sous de hauts oliviers avec Blancandrin, et tous deux conversent par grande ruse. De phrase en phrase, la trahison se noue. Ganelon livre le secret : tant que Roland vivra, Charles ne sera jamais las de guerroyer. Qu'on le tue, et la paix sera plénière. À Saragosse, devant Marsile, Ganelon délivre le message de Charles avec une insolence qui lui vaut presque un coup de javelot. Mais ensuite, dans le verger, à l'écart, il débat la laide trahison. Il indique les ports de Cize, l'arrière-garde que Roland commandera, les vingt mille Français qu'on pourra écraser en deux assauts. Sur les reliques de son épée Murgleis, il jure. On lui donne de l'or, des épées, des heaumes, des colliers pour sa femme. Il repart, chargé de richesses et de parjure.

De retour au camp, Ganelon ment magnifiquement : l'Algalife a fui sur la mer, la tempête l'a noyé, Marsile viendra se faire baptiser à Aix. Charles fait sonner mille clairons, on lève le camp, on s'achemine vers douce France. Mais quand vient le moment de nommer l'arrière-garde, Ganelon dit le nom de Roland. L'empereur baisse la tête, lisse sa barbe, tord sa moustache, et pleure. Roland, lui, accepte avec la fierté de son lignage : vingt mille Français lui suffiront. Il ne veut pas la moitié de l'armée. Passez les ports en toute assurance, dit-il, vous n'avez rien à craindre, moi vivant.

Hauts sont les monts et ténébreux les vaux, les roches bises, sinistres les défilés. Les Français les passent à grande douleur. Quand ils aperçoivent la Gascogne, il leur souvient de leurs fiefs, de leurs femmes, de leurs filles, et pas un qui n'en pleure. Charles cache son angoisse sous son manteau. La nuit, il rêve : Ganelon lui brise sa lance entre les poings, et les éclisses volent vers le ciel. Il dort, il ne s'éveille pas.

Pendant ce temps, par les larges vallées, les païens chevauchent, quatre cent mille qui attendent l'aube. Devant Marsile défilent les champions sarrasins, chacun jurant de tuer Roland : le neveu de Marsile, Falsaron, Corsalis le sorcier, Malprimis, Turgis de Tortelose, Margariz le beau dont les dames s'éprennent, et Chernuble de Munigre, celui dont le pays ne connaît ni soleil ni pluie. Douze pairs païens contre douze pairs francs, et derrière eux cent mille hommes sous une sapinière, qui s'arment dans le jour clair.

Olivier monte sur une hauteur. Il voit le royaume d'Espagne couvert de hauberts et de heaumes qui flamboient. Il ne peut même pas dénombrer les corps de bataille. Il redescend, il raconte tout. Roland, sonnez votre cor, dit-il, Charles l'entendra. Roland refuse. Ce serait folie, il y perdrait son renom en douce France. Trois fois Olivier le supplie. Trois fois Roland dit non. Ne plaise au Seigneur Dieu ni à ses anges qu'à cause de lui France perde son prix. Il aime mieux mourir que choir dans la honte. Roland est preux et Olivier sage, et tous deux sont de courage merveilleux.

L'archevêque Turpin les bénit. Pour pénitence il leur ordonne de frapper. Puis les armées se joignent, et le carnage commence. Roland embroche Aelroth, le neveu de Marsile, lui ouvre la poitrine, lui rompt les os, lui fend l'échine. Olivier abat Falsaron. Turpin transperce Corsablix. Gerin, Gerier, Samson, Anseïs, Engelier, Oton, Bérengier — chacun fait son coup. Durendal tranche Chernuble de la tête à l'enfourchure, à travers le heaume, la coiffe, le crâne, le haubert, le corps, la selle, et l'échine du cheval. L'herbe du pré se couvre de sang clair. En France, la terre tremble, la foudre tombe à coups serrés, les murs crèvent de Besançon à Wissant, et en plein midi il y a de grandes ténèbres. Plusieurs disent que c'est la fin du monde. Ils ne savent pas : c'est la grande douleur pour la mort de Roland.

Au premier assaut, les Français tiennent. Au deuxième, ils tiennent encore. Au cinquième, il ne reste que soixante hommes. Marsile lance sa grande armée, vingt corps de bataille, sept mille clairons. Un à un les compagnons tombent : Engelier transpercé, Samson abattu, Anseïs percé par Malquiant l'Africain. Roland tranche le poing droit de Marsile, prend la tête de son fils. Cent mille païens fuient. Mais l'oncle de Marsile, Marganice, reste avec cinquante mille Noirs aux nez grands et aux oreilles larges. Marganice frappe Olivier par derrière, l'épieu traverse la poitrine et ressort par devant.

Olivier sent qu'il est frappé à mort. Il tire Hauteclaire, il taille encore des poings, des pieds, des selles, des échines. Ses yeux se troublent, il ne voit plus. Il frappe Roland sur le heaume sans le reconnaître. Roland lui demande doucement, par amour : sire compagnon, le faites-vous de votre gré ? C'est moi, Roland, celui qui vous aime tant. Olivier dit : maintenant j'entends votre voix, je ne vous vois pas. Je vous ai frappé, pardonnez-le moi. Roland répond : je n'ai eu aucun mal, je vous pardonne, ici et devant Dieu. Ils s'inclinent l'un vers l'autre. C'est ainsi, à grand amour, qu'ils se sont séparés. Olivier descend de cheval, se couche contre terre, dit sa coulpe les mains jointes vers le ciel, prie pour Charles, pour douce France, et par-dessus tous les hommes pour Roland, son compagnon. Le cœur lui manque, son heaume retombe, tout son corps s'affaisse. Le comte est mort.

Roland dit sur lui l'adieu : nous fûmes ensemble et des ans et des jours, jamais tu ne me fis de mal, jamais je ne t'en fis. Quand te voilà mort, ce m'est douleur de vivre. Gautier de l'Hum redescend des montagnes, sa lance brisée, son écu percé, son haubert en lambeaux. L'archevêque Turpin, transpercé de quatre épieux, se redresse encore debout : un vaillant, tant qu'il vit, ne se rend pas. Il frappe mille coups et plus, puis tombe à son tour. Roland reste seul. Il va chercher les corps de ses compagnons, un par un, les ramène devant l'archevêque, les couche sur un rang. Puis il retrouve Olivier, le presse contre sa poitrine, le porte sur un écu. L'archevêque les bénit et meurt, les mains croisées sur le cœur.

Roland sent que sa mort est prochaine. Par les oreilles sa cervelle se répand. Il prend l'olifant d'une main et Durendal de l'autre, et marche vers l'Espagne, un peu plus loin qu'une portée d'arbalète. Il monte sur un tertre où il y a quatre perrons de marbre sous un bel arbre. Un Sarrasin qui faisait le mort se jette sur lui pour lui prendre son épée. Roland ouvre les yeux, le frappe de l'olifant sur le heaume, lui brise le crâne, lui fait jaillir les deux yeux du chef. Puis il essaie de briser Durendal contre la pierre brune, pour qu'elle ne tombe pas aux mains des païens. L'acier grince, il ne se brise ni ne s'ébrèche. Il la frappe dix coups, vingt coups, il lui parle comme à une personne vivante : par toi j'ai conquis l'Anjou et la Bretagne, la Normandie, la Provence, la Bavière, Constantinople, l'Écosse, l'Angleterre. L'épée rebondit vers le ciel, intacte, indestructible.

Alors Roland se couche sur l'herbe verte, face contre terre. Sous lui il met son épée et l'olifant. Il tourne sa tête du côté de la gent païenne, pour que Charles dise qu'il est mort en vainqueur. De maintes choses il lui vient souvenance : de tant de terres conquises, de douce France, des hommes de son lignage, de Charlemagne son seigneur qui l'a nourri. Il en pleure et soupire. Il bat sa coulpe, tend vers Dieu son gant droit. Saint Gabriel le prend de sa main. Sur son bras il laisse retomber sa tête, il est allé, les mains jointes, à sa fin. Dieu lui envoie son ange Chérubin et saint Michel du Péril. Ils portent l'âme du comte en paradis.

Charles parvient à Roncevaux. Il n'y a pas un pied de terrain libre où ne gise un Français ou un païen. Il appelle ses hommes un par un, et pas un ne répond. Il tourmente sa barbe, ses barons pleurent, vingt mille se pâment contre terre. Mais Naimes le sage montre la poussière des grands chemins : les Sarrasins fuient. Charles prie Dieu d'arrêter le soleil, et Dieu fait le miracle : le soleil s'immobilise. Les Francs poursuivent les païens jusqu'à l'Èbre, où les plus lourds coulent à fond et les autres se noient à grande angoisse.

Puis vient Baligant, l'émir de Babylone, le vieillard qui vécut plus que Virgile et Homère, avec ses dromonts, ses galères, ses escarboucles qui éclairent la mer dans la nuit. La bataille reprend, immense, et Charlemagne tue Baligant de sa propre main. L'armée païenne se disperse, Saragosse tombe, Bramimonde est emmenée en France. Marsile meurt de douleur dans sa chambre voûtée. À Aix, Ganelon est jugé. Il plaide que sa vengeance contre Roland était légitime, non pas trahison. Les barons hésitent. Pinabel, l'ami de Ganelon, menace de combattre quiconque le condamnera. Mais un homme seul, Thierry, se lève et dit que, puisque Roland servait Charles quand Ganelon l'a frappé, c'est bien trahison. Dieu tranche par le combat judiciaire : Thierry tue Pinabel. Ganelon est écartelé par quatre chevaux au galop, et trente de ses parents sont pendus.

Et Charles, le vieil empereur à la barbe blanche, s'effondre dans son lit. L'ange Gabriel lui apparaît encore, lui commande de rassembler ses armées et de repartir en guerre, cette fois au secours d'une cité chrétienne assiégée. Charles pleure, tire sa barbe blanche, et dit : Dieu, si pénible est ma vie. Là s'arrête la geste que Turoldus décline.

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