Longtemps, il s'est couché de bonne heure. Et dans ce demi-sommeil où la bougie vient de s'éteindre, où le livre glisse des mains, où l'on devient soi-même ce dont parlait l'ouvrage — une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint —, un enfant cherche à tâtons, dans l'obscurité de chambres successives, les contours de son propre moi. Le corps se souvient avant l'esprit : la mémoire des côtes, des genoux, des épaules présente tour à tour la veilleuse de verre de Bohême suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne, la chambre de Combray chez les grands-parents, en des jours lointains qui tournent et se confondent dans les ténèbres comme les positions d'un cheval au kinétoscope. Et c'est Combray qui revient d'abord, Combray qui n'est encore qu'un pan lumineux découpé dans la nuit : le petit salon, la salle à manger, l'amorce de l'allée obscure par où arrivera M. Swann, l'escalier cruel à monter, et tout en haut la chambre où l'enfant attend, le cœur battant, le baiser de sa mère.
Car tout commence par ce baiser. Chaque soir, quand il n'y a pas de visite, maman monte embrasser le petit dans son lit, et ce bonsoir si bref, si fragile, est le seul viatique contre la nuit. Mais les soirs où M. Swann vient dîner — Swann le voisin, le fils de l'agent de change, dont la famille ignore qu'il est l'un des hommes les plus choyés du faubourg Saint-Germain, ami du prince de Galles, membre du Jockey-Club, reçu chez des duchesses dont on ne soupçonne même pas l'existence quai d'Orléans —, ces soirs-là maman ne monte pas. L'enfant dîne avant tout le monde, vole un baiser furtif à la salle à manger, et remonte dans sa chambre où l'odeur de vernis de l'escalier fixe son chagrin d'une façon plus cruelle encore que ne le ferait la pensée, parce que sous cette forme olfactive l'intelligence n'en peut plus prendre sa part. Un soir, il ose écrire un mot à sa mère, le confie à Françoise — la cuisinière au code impérieux et subtil, qui hésite devant l'enveloppe comme devant un article de loi ancienne —, et attend, attend, jusqu'à ce que Françoise revienne avec cette réponse terrible : il n'y a pas de réponse. Alors l'enfant prend la résolution de ne plus essayer de dormir, d'intercepter sa mère dans le couloir quand elle remontera se coucher. Il ouvre la fenêtre sans bruit, le clair de lune a aminci et agrandi le paysage, les bruits les plus éloignés se perçoivent avec un fini de motifs en sourdine, et le cœur ne bat plus d'anxiété mais d'épouvante et de joie. Maman paraît enfin dans la cage de l'escalier, la bougie à la main ; il s'élance ; elle le regarde avec colère, ne dit pas un mot — et puis le père surgit, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le cachemire violet et rose, et au lieu de la scène attendue, au lieu du collège promis, il dit simplement : va donc avec lui, reste dans sa chambre, moi je n'ai besoin de rien. L'enfant a gagné, et cette victoire est une défaite : il sent qu'il vient de tracer dans l'âme de sa mère une première ride, d'y faire apparaître un premier cheveu blanc. Maman s'assied près du lit, sort les livres que la grand-mère destinait à sa fête — quatre romans champêtres de George Sand, dont la couverture rougeâtre et le titre incompréhensible de François le Champi ont un attrait mystérieux —, et elle lit, de sa voix qui insuffle à cette prose si commune une sorte de vie sentimentale et continue, tandis que l'enfant pleure sans péché, émancipé enfin de ses larmes.
Mais de Combray ainsi ressuscité par la mémoire volontaire, il ne reste qu'un décor étroit, le théâtre du coucher, sept heures du soir pour toujours. Tout le reste est mort — mort à jamais, peut-être. Jusqu'au jour où, un après-midi d'hiver, la mère propose un peu de thé, et l'on porte à ses lèvres une cuillerée du breuvage où s'est amolli un morceau de madeleine. À l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau touche le palais, un plaisir délicieux envahit tout, isolé, sans cause connue, rendant les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire. Quelque chose se déplace au fond de soi, voudrait s'élever, quelque chose qu'on aurait désancré à une grande profondeur. Dix fois il faut recommencer, se pencher vers ce souvenir qui monte et redescend. Et tout d'un coup il apparaît : ce goût, c'est celui du morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray, quand il allait dire bonjour dans sa chambre, la tante Léonie offrait après l'avoir trempé dans son infusion de tilleul. Alors la vieille maison grise sur la rue vient comme un décor de théâtre s'appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin, et avec la maison la ville entière, les rues, les chemins, les fleurs du parc de M. Swann, les nymphéas de la Vivonne, les bonnes gens du village et l'église — tout Combray et ses environs, sorti, ville et jardins, d'une tasse de thé.
Et Combray renaît dans toute son étendue. La tante Léonie, qui depuis la mort de son mari ne quitte plus son lit, règne sur deux chambres contiguës saturées d'odeurs casanières et dévotes, surveille la rue Saint-Jacques comme les princes persans leur chronique quotidienne, et trempe des madeleines dans son tilleul en monologuant sans fin. Françoise, sa servante, cuisine avec la férocité d'un Michel-Ange de la gelée de viande et pleure sur les malheurs d'autrui dans les livres tout en tourmentant la fille de cuisine. Le curé explique les étymologies de Combray. Legrandin, l'ingénieur-littérateur, fait de grands gestes lyriques devant les couchers de soleil tout en dissimulant ses fréquentations aristocratiques. Eulalie apporte les nouvelles de la paroisse. Et au-dessus de tout cela, l'église de Saint-Hilaire résume la ville, la représente, parle d'elle aux lointains, avec son clocher qui change de forme selon qu'on l'aperçoit du chemin de fer, de la Place, ou du bord de la Vivonne.
Deux directions gouvernent les promenades : le côté de Méséglise, que l'on appelle aussi le côté de chez Swann parce qu'on passe devant sa propriété pour s'y rendre, et le côté de Guermantes, si éloigné qu'on n'y arrive jamais tout à fait. Du côté de Méséglise, les aubépines blanches et roses de la haie du parc de Swann exaltent l'enfant jusqu'aux larmes ; c'est là qu'il aperçoit pour la première fois, entre les fleurs, une fillette rousse aux yeux noirs — Gilberte Swann — qui lui adresse un geste dont il ne comprend pas le sens ; c'est là aussi que, par la fenêtre de Montjouvain, il surprend la fille de Vinteuil et son amie dans une scène de profanation et de désir qui le glace. Du côté de Guermantes, c'est la Vivonne qui coule entre ses nymphéas, ce sont les clochers de Martinville qui tournent dans le soleil couchant et dont il parvient, pour la première et peut-être la seule fois de sa jeunesse, à fixer l'impression dans un morceau écrit — le plaisir d'écrire décuplant le plaisir de voir.
Puis le récit bascule dans le temps, bien avant la naissance du narrateur, pour raconter l'amour de Swann. Charles Swann, l'esthète dilettante, l'ami des princes et des peintres, rencontre chez les Verdurin — ce petit clan bourgeois qui se croit une élite et qui excommunie quiconque manque aux soirées — une femme qui n'est pas son genre : Odette de Crécy, dont le profil lui rappelle la Zéphora de Botticelli. Il ne l'aime pas d'abord ; c'est par une petite phrase musicale de la sonate de Vinteuil, entendue un soir chez les Verdurin, que le désir s'insinue, s'accroche à un visage, se cristallise en passion. Swann commence à aimer Odette le soir où il la cherche dans tous les cafés des boulevards et la retrouve par hasard, frôlant les chrysanthèmes de son corsage pour y remettre de l'ordre. Dès lors il est perdu. La jalousie le dévore : il guette sous ses fenêtres, il frappe aux volets la nuit, il intercepte des lettres, il découvre qu'elle a menti, qu'elle ment encore, qu'elle a eu des femmes, qu'elle a eu des hommes, que chaque détail arraché en recouvre un autre plus terrible. La petite phrase de Vinteuil, qui avait été l'hymne de leur amour, devient le chant même de sa souffrance quand il l'entend chez la marquise de Saint-Euverte, au milieu d'un monde qui ne sait rien de sa détresse. Et un soir il rêve qu'il se promène avec Odette, qu'un inconnu lui explique quelque chose, que Napoléon III est là aussi, et il se réveille en murmurant qu'il a gâché des années de sa vie pour une femme qui n'était même pas son genre.
La troisième partie ouvre sur les noms eux-mêmes, sur leur pouvoir d'enchantement. L'enfant, que la maladie empêche de voyager, rêve de Balbec à travers les horaires de chemin de fer, imagine une église normande battue par les tempêtes, une Venise dorée et gothique, une Florence parfumée de lys. Et c'est aux Champs-Élysées, par un après-midi d'hiver, qu'il retrouve Gilberte Swann et joue avec elle, guettant chaque jour le temps qu'il fera, suppliant Françoise de le laisser sortir, tremblant que Gilberte ne vienne pas — transportant dans ce jeu d'enfants la même angoisse que Swann avait connue dans les salons, la même terreur de ne pas être aimé, la même joie trompeuse d'un signe, d'un billet, d'un rendez-vous. Il est reçu chez les Swann, il voit Odette dans son salon encombré de chrysanthèmes et de cattleyas, il entend la petite phrase de Vinteuil jouée au piano, et tout ce qu'il avait imaginé de la vie de Swann se mêle à ce qu'il vit lui-même, comme si l'amour du père et l'amour du fils n'étaient que deux variations d'une même angoisse sans fond. Et puis un jour Gilberte cesse de venir aux Champs-Élysées, les arbres du Bois de Boulogne ont perdu leurs feuilles, le soleil s'est retiré derrière un nuage, et celui qui se souvient de tout cela traverse à présent ces mêmes allées où les automobiles ont remplacé les calèches, où les femmes portent des chapeaux qu'il ne reconnaît pas, où rien ne ressemble plus à ce qu'il a aimé — et le souvenir d'une forme particulière n'est que le regret d'un moment particulier, et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années.