La Lettre LittéraireTrois matins par semaine
Découverte · parue le dimanche 4 octobre 2026

Le Neveu de Rameau

Denis Diderot · 1805

Genredialogue philosophique
Langue d’originefrançais
Année1805

Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, le philosophe va, sur les cinq heures du soir, traîner sa rêverie au Palais-Royal. Ses pensées vagabondent, libertines, de l'une à l'autre comme ces jeunes dissolus qui courent après les courtisanes dans l'allée de Foy. Si le temps se gâte, il se réfugie au café de la Régence, là où Paris joue aux échecs mieux que nulle part au monde, et là où l'on entend les plus mauvais propos. C'est un de ces après-dîners que l'aborde un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n'en a pas laissé manquer : un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison, qui montre ses bonnes qualités sans ostentation et ses mauvaises sans pudeur. Rien ne dissemble plus de lui que lui-même. Un jour maigre et hâve comme un moribond dont on compterait les dents à travers les joues, le lendemain gras et replet comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier. Aujourd'hui couvert de lambeaux, demain poudré et frisé. Son premier soin le matin est de savoir où il dînera ; après dîner, il pense où il ira souper. C'est le neveu de ce musicien célèbre qui a tant écrit sur la théorie de la musique, où ni lui ni personne n'entendit jamais rien.

Le voilà donc, ce Rameau, qui s'assied et qui parle. Il parle de tout et de rien, du génie et de la médiocrité, de son oncle qu'il n'aperçoit que passer dans la rue et qui ne lui fait aucun bien, de ces hommes de génie qu'il faudrait étouffer au berceau tant ils dérangent le monde. Il enrage secrètement à chaque éloge qu'on fait d'un grand homme, car l'éloge le renvoie à sa propre nullité. Il chante l'ouverture des Indes galantes, mime un joueur de violon, se jette sur une banquette pour imiter le sommeil heureux du riche, se relève, bâille, et cherche encore autour de lui des flatteurs imaginaires. Le philosophe, en face, défend Racine, Voltaire, la vérité qui sert à la longue, l'homme de génie qui est un arbre dont la cime touche la nue même s'il a fait sécher quelques plantes à ses pieds. Mais le neveu ne veut rien entendre de ces hauteurs : il préférerait que Racine eût été bon épicier de la rue Saint-Honoré, car au moins il aurait eu bonne table, bonne compagnie et jolies femmes.

Puis le neveu raconte sa chute. Il vivait dans une maison où on le fêtait parce qu'il était le bouffon parfait : leur petit Rameau, leur joli Rameau, l'ignorant, le gourmand, la grosse bête. On lui jetait des morceaux à table, on le souffletait, on lui donnait des coups de pied — et il en était heureux. Il a tout perdu pour avoir eu, une seule fois en sa vie, le sens commun. On l'a pris par les épaules, on l'a conduit à la porte, et le voilà sur le pavé, sans le sou, à dormir sur la paille entre le cocher d'un grand seigneur et un poète raté. Il se méprise de ne pas savoir ramper comme les autres, et pourtant quelque chose en lui se soulève parfois, une certaine dignité qui se réveille à propos de bottes, avant de retomber aussi vite qu'elle est venue.

Il fait alors la scène du proxénète qui séduit une jeune fille de boutique, avec une telle précision de gestes et de voix que le philosophe ne sait plus s'il doit rire ou s'indigner. Il joue du violon imaginaire, se met au clavecin invisible, chante, bat la mesure du pied, de la tête, de tout le corps, et les passions se succèdent sur son visage — tendresse, colère, plaisir, douleur — comme si un orchestre entier s'était réfugié dans ce seul homme. Il explique son métier de maître de musique, comment il arrivait chez ses élèves, bavardait les potins de Paris, tripotait le clavecin un quart d'heure et repartait avec son petit cachet, sans avoir rien enseigné. Il développe sa théorie des idiotismes moraux : chaque état, dit-il, a ses exceptions à la conscience générale, comme chaque langue a ses exceptions à la grammaire. Le vol n'est rien d'autre qu'un idiotisme de métier.

Le philosophe l'écoute décrire la ménagerie de parasites et de plats valets qui se réunissent chez son protecteur : des poètes tombés, des actrices sifflées, des auteurs qu'on ne lit point, tous affamés comme des loups et cruels comme des tigres, déchirant quiconque réussit. Le neveu raconte comment il devait aller applaudir seul au parterre des pièces médiocres, comment il soignait les chiens et les chats de la maison, frottait le ventre de Criquette quand elle avait la colique, subissait les vapeurs de Mademoiselle et les humeurs noires du patron, cette pagode immobile dont la mâchoire ne s'ouvrait que pour articuler un mot désolant. Il a été chassé pour avoir dit, une fois, ce qu'il pensait vraiment. Mais il ne regrette rien, ou plutôt il regrette tout, et c'est la même chose.

Vient l'histoire du renégat d'Avignon, que le neveu raconte avec une admiration de connaisseur : un homme qui s'était introduit chez un juif, avait gagné sa confiance, puis l'avait dépouillé de sa fortune en feignant la terreur de l'Inquisition, avant de disparaître avec le butin sur un bâtiment qu'il avait lui-même frété. Le philosophe s'insurge ; le neveu s'en délecte. Pour lui, l'unité de caractère dans le mal mérite une sorte de considération : on crache sur un petit filou, mais on ne peut refuser un frisson devant un grand criminel.

La conversation dérive ensuite vers la musique, et le neveu s'enflamme. Il mime un orchestre entier, chante tous les rôles d'un opéra, passe du récitatif à l'air, de la voix de basse au soprane, fait les violons, les hautbois, les cors, imite les gestes du chanteur furieux et ceux de la chanteuse qui se pâme. Il transpire, il s'épuise, il est magnifique et grotesque à la fois. Les joueurs d'échecs ont quitté leurs pièces pour le regarder, les passants s'agglutinent aux fenêtres du café. Il défend la musique italienne contre la musique française, proclame que le chant doit être la déclamation notée de la passion elle-même, que le cri animal de l'homme est la vraie ligne que la mélodie doit suivre. Puis l'ivresse retombe d'un coup, et il reste là, immobile, les yeux fermés, comme un homme qui s'est vidé de toute sa substance.

Le philosophe essaie une dernière fois de le ramener à la vertu, à l'éducation de son fils, à la dignité. Le neveu balaie tout d'un geste : la vertu est une monnaie qui n'a plus cours, le monde appartient aux fripons habiles, et le seul génie qu'il reconnaisse est celui de la flatterie bien conduite. Il invoque la sagesse de Salomon — boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler sur de jolies femmes, et tout le reste n'est que vanité. Le philosophe lui oppose l'histoire d'un cadet de famille qui, revenu riche de Carthagène, a racheté le domaine de ses parents ruinés et marié ses sœurs : voilà le vrai bonheur, dit-il, les larmes aux yeux. Le neveu le regarde comme on regarde un être d'une autre espèce.

Ils parlent encore de Molière et de La Bruyère, que le neveu lit assidûment — non pour y apprendre la vertu, mais pour y apprendre à cacher ses vices. Il tire de Tartuffe la leçon d'être hypocrite sans en avoir le ton, de l'Avare celle d'être avare sans en avoir les apparences. Il explique comment il a poussé son art du parasitisme jusqu'à inventer des postures inédites de flatterie — cette attitude admirative du dos, par exemple, qu'il revendique comme sa création propre. Il parle de sa femme morte, de son fils qu'il élèverait volontiers dans l'art de l'or plutôt que dans celui des sons, du petit tablier de cuir qu'il vaudrait mieux lui mettre que de le placer devant un clavecin.

La nuit est tombée sur le Palais-Royal. On entend au loin la cloche de l'Opéra. Le neveu se lève, car il ne faut pas manquer l'ouverture — c'est là qu'il trouvera peut-être un souper. Le philosophe lui demande une dernière chose : s'il a essayé de faire quelque chose de sa vie, d'écrire, de composer. Le neveu hausse les épaules. Il vaut mieux écrire de grandes choses que d'en exécuter de petites, dit-il, mais il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il s'en va, le chapeau sous le bras, en fredonnant un air italien. Et le philosophe reste seul, à se demander si sous toute cette bouffonnerie il n'y avait pas, mêlé au cynisme et à la bassesse, quelque chose qui ressemblait terriblement à la vérité.

Vous avez lu l’œuvre. Reste à la comprendre.

Le récit est à tout le monde. L’éclairage est réservé aux abonnés :

  • Comprendre l’œuvre — ce qui s’y joue vraiment
  • Le contexte de l’époque et l’intention de l’auteur
  • Pourquoi l’œuvre est majeure
  • Ses prolongements — à lire, voir, écouter

Les œuvres, elles, restent à tous — c’est notre accompagnement qui se mérite.

Partager cette découverte

Envoyez-la à qui pourrait l’aimer — c’est ainsi que La Lettre Littéraire se transmet.

Après cette œuvre

À lire ensuite

  • À découvrir ailleurs1759

    Candide, ou l’Optimisme

    Voltaire

    Ce conte philosophiquement mordant offre, comme le dialogue de Diderot, une mise à l’épreuve satirique des systèmes de pensée et des certitudes morales, à travers un héros balloté par le monde.

  • À découvrir ailleurs1688

    Les Caractères

    Jean de La Bruyère

    Cette galerie de portraits satiriques prolonge l’observation acérée des mœurs, des ridicules sociaux et des hypocrisies que Diderot orchestre dans la conversation entre « Moi » et le Neveu.

  • À découvrir ailleurs1925

    Les Faux-monnayeurs

    André Gide

    Par sa réflexion sur l’imposture, la création artistique et le jeu des masques sociaux, ce roman moderniste prolonge la veine ironique et autoréflexive déjà à l’œuvre dans le dialogue de Diderot.