La Princesse de Clèves
Un roman qui prolonge Adolphe par sa minutieuse analyse des scrupules intérieurs, des passions contrariées et de l’impossibilité d’aimer librement dans un cadre social extrêmement codé.
Benjamin Constant · 1816
Adolphe a vingt-deux ans lorsqu'il quitte l'université de Gottingue, l'esprit déjà vieilli par une éducation singulière et par la fréquentation d'une femme âgée dont il a vu la mort de près — mort qui a déposé en lui une rêverie sur la brièveté de toute chose et un détachement précoce de tout ce qui devrait occuper un jeune homme. Son père, ministre d'un petit État allemand, est un homme noble et généreux mais incapable de tendresse directe ; entre eux règne cette timidité réciproque qui glace les mots sur les lèvres et ne laisse passer que l'ironie ou le silence. Adolphe a hérité de cette contrainte : il s'est habitué à renfermer en lui-même tout ce qu'il éprouve, à ne compter que sur ses propres plans, à considérer la présence des autres comme une gêne. Il porte au fond du cœur un besoin de sensibilité dont il ne s'aperçoit pas, et qui, ne trouvant jamais à se satisfaire, le détache successivement de tous les objets qui attirent sa curiosité.
Il se rend dans la petite ville de D***, résidence d'un prince éclairé mais entouré de courtisans insignifiants. Adolphe s'y fait, sans le vouloir, une réputation de persiflage et de méchanceté : ses plaisanteries mordantes blessent, son indifférence irrite. Puis un jeune ami lui confie le bonheur d'une conquête amoureuse, et ce spectacle éveille en Adolphe un besoin vague, mêlé de vanité et de quelque chose de plus profond, d'être aimé à son tour. Il ne voit personne qui lui inspire de l'amour, personne qui lui paraisse susceptible d'en prendre, jusqu'au jour où il rencontre chez le comte de P*** la maîtresse de celui-ci : Ellénore.
Ellénore est une Polonaise d'une famille illustre mais ruinée, que la fatalité de sa situation a jetée dans une liaison irrégulière avec le comte. Elle a sauvé sa fortune, partagé ses périls, élevé leurs deux enfants avec une austérité excessive ; mais elle n'a jamais cessé de protester contre la classe où le monde la range, et cette lutte constante contre sa propre destinée a rendu son humeur inégale, son caractère fougueux, sa manière imprévisible. Adolphe la trouve offerte à ses regards dans un moment où son cœur a besoin d'amour et sa vanité de succès. Il la juge une conquête digne de lui. Il se met à la voir chaque jour, à lire avec elle, à se promener à ses côtés, et le dessein de lui plaire anime son existence d'une manière inusitée — mais son amour-propre est en tiers entre eux, et une invincible timidité arrête tous ses discours sur ses lèvres.
Il se résout à lui écrire. L'agitation de sa lettre ressemble fort à l'amour. Ellénore lui répond avec bonté, lui offre son amitié, mais refuse de le recevoir jusqu'au retour du comte. Adolphe, que l'obstacle enflamme, croit tout à coup éprouver avec fureur ce qu'une heure plus tôt il s'applaudissait de feindre. Il court chez elle, il la supplie, il menace de partir, de rompre tous ses liens, de finir au plus tôt une vie qu'elle s'amuse à empoisonner. Ellénore cède et consent à le revoir. Peu à peu les règles sévères qu'elle lui a prescrites se modifient : elle lui permet de peindre son amour, elle se familiarise avec ce langage, elle avoue qu'elle l'aime. Adolphe passe des heures à ses pieds, se proclame le plus heureux des hommes. Puis il la presse davantage, s'emporte, supplie, accable Ellénore de reproches ; elle forme le projet de briser un lien qui ne répand sur sa vie que de l'inquiétude — il l'apaise par ses larmes. Elle se donne enfin tout entière, et Adolphe marche avec orgueil au milieu des hommes, promenant sur eux un regard dominateur.
Mais le charme de l'amour ne dure pas. Ellénore, dans son attachement, ne le laisse plus la quitter sans essayer de le retenir ; deux heures de séparation lui sont insupportables. Adolphe commence à trouver incommode d'avoir tous ses pas marqués d'avance et tous ses moments comptés. Il ne regrette pas les plaisirs de la vie sociale, mais il voudrait y renoncer plus librement, revenir auprès d'elle de sa propre volonté plutôt que par devoir. Elle n'est plus un but : elle est devenue un lien. Quand le comte de P*** commence à soupçonner leur relation, Adolphe supplie Ellénore de se montrer prudente, de le laisser s'éloigner quelques jours. Elle refuse. De manière ou d'autre, dit-elle, il partira bientôt ; qu'on ne devance pas ce moment ; des jours, des heures, c'est tout ce qu'il lui faut. Un pressentiment lui dit qu'elle mourra dans ses bras.
Le père d'Adolphe lui ordonne de revenir. Ellénore le supplie de rester encore six mois. Il cède, écrit à son père, obtient un sursis — puis s'en veut aussitôt. Il annonce la nouvelle à Ellénore avec sécheresse ; elle est blessée de ses regrets là où elle attendait sa joie. La scène devient violente, les reproches mutuels éclatent, des mots irréparables sont prononcés. Ils s'embrassent, mais un premier coup est porté, une première barrière franchie : ils peuvent se taire, mais non oublier. Quatre mois passent dans des rapports forcés, quelquefois doux, jamais complètement libres. Ellénore ne se détache pas de lui ; toute prudence lui est odieuse parce que la prudence vient de lui ; elle ne calcule pas ses sacrifices parce qu'elle est tout occupée à les lui faire accepter.
Un matin, Ellénore lui annonce qu'elle a rompu avec le comte. Il la trouve installée dans un logement modeste, faisant les apprêts d'un établissement durable, cherchant à le persuader qu'elle sera heureuse, qu'elle ne lui a rien sacrifié. Adolphe, incapable de lui faire la moindre objection, accepte ce sacrifice et l'assure qu'il en est heureux — et tandis qu'il parle, il est sincère dans ses promesses, parce qu'il n'envisage rien au-delà de l'instant. Mais Ellénore perd en un instant le fruit de dix années de dévouement : le monde la confond avec les femmes de sa classe qui se livrent à mille inclinations, on la plaint pour mieux blâmer Adolphe, et lui, qui n'est qu'un homme faible, reconnaissant et dominé, s'exprime avec embarras, affiche dans ses conversations générales un mépris des femmes qui contredit ses éloges directs d'Ellénore. Un duel avec un homme qui l'a insultée le blesse ; Ellénore s'installe à son chevet, le veille nuit et jour, multiplie les preuves d'un attachement que rien ne peut récompenser. Adolphe appelle à son aide les souvenirs, l'imagination, la raison, le sentiment du devoir — efforts inutiles.
Les six mois écoulés, il part enfin, promettant de revenir ou de la laisser le rejoindre. Loin d'elle, il savoure l'indifférence des autres comme un repos après la fatigue de son amour. Il lui écrit des lettres où il substitue le mot d'affection à celui d'amour, puis, pris de remords, ajoute en hâte quelques phrases ardentes propres à la tromper de nouveau. Ellénore finit par le rejoindre malgré lui. Leur retrouvaille est une tempête de reproches ; une fureur insensée s'empare d'eux ; ils semblent deux ennemis irréconciliables acharnés à se déchirer. Le père d'Adolphe prend des mesures pour faire chasser Ellénore de la ville. Adolphe, révolté, commande une chaise de poste à l'aube, court chez Ellénore, l'entraîne sur les routes. Pendant le voyage il l'accable de caresses, lui jure de lui consacrer sa vie. Mais elle démêle bientôt les contradictions de son récit, et lui dit qu'il se trompe sur lui-même, qu'il n'a que de la pitié. La vérité traverse son âme ; le mouvement est détruit.
Ils se fixent à Caden, petite ville de Bohême. Adolphe se contraint à la gaieté, renferme dans son sein les moindres signes de mécontentement — et ce travail produit sur lui un effet inattendu : les sentiments qu'il feint, il finit par les éprouver à demi. Cinq mois passent ainsi dans un calme fragile. Puis le comte de P*** offre à Ellénore la moitié de sa fortune à condition qu'elle quitte Adolphe : elle refuse. Adolphe, touché mais désespéré, comprend que leurs liens doivent se rompre, qu'il est le seul obstacle entre elle et une existence convenable. Il retourne chez elle, résolu à lui déclarer qu'il n'a plus d'amour. Il parle, les yeux baissés, d'une voix précipitée : l'amour, ce transport des sens, cette ivresse involontaire, il ne l'a plus. Ellénore reste immobile, contemple les objets comme si elle n'en reconnaissait aucun. Elle chancelle, tombe sans connaissance à ses pieds. Il la relève, s'écrie qu'il l'aime d'amour, qu'il l'avait trompée pour qu'elle fût plus libre dans son choix. Elle le croit, s'enivre de cet amour qu'elle prend pour le leur, et confirme son refus au comte.
Le père d'Ellénore, rétabli en Pologne dans ses biens, l'invite à le rejoindre. Elle refuse de partir sans Adolphe. Il la suit, à contrecœur, jusqu'en Pologne. Là, un ami de son père, le baron de T***, le reçoit et lui parle avec franchise : il n'est plus amoureux de la femme qui le domine et le traîne après elle ; entre tous les genres de succès et lui, il existe un obstacle insurmontable, et cet obstacle est Ellénore. Adolphe proteste avec véhémence, défend Ellénore avec une éloquence sincère — mais à peine sorti de chez le baron, le sentiment qui dictait ses paroles s'éteint avant même qu'il ait fini de les prononcer. Il erre seul dans la campagne, se rappelle les espérances de sa jeunesse, les compagnons d'étude qui l'ont dépassé, la carrière qu'il n'a pas commencée. Il imagine une compagne que les convenances sociales lui permettraient d'avouer, un foyer paisible, la joie de son père. Puis la nuit tombe, le vaste silence l'enveloppe, et l'idée de la mort, qui a toujours eu sur lui beaucoup d'empire, apaise son irritation. Il rentre au petit jour, épuisé, presque calme.
Le baron de T*** manœuvre patiemment pour obtenir d'Adolphe l'aveu écrit de son désir de rompre. Adolphe, dans un moment de faiblesse, confie sa résolution dans une lettre au baron. Celui-ci la fait parvenir à Ellénore. Elle la lit, et le monde s'effondre. Quand Adolphe arrive chez elle, il la trouve étendue, les traits décomposés, les yeux secs et fixes. Elle lui montre la lettre. Il se jette à ses genoux, désavoue tout, maudit le baron, proteste de son amour. Mais les mots n'ont plus de prise. Ellénore tombe malade ; la fièvre ne la quitte plus. Adolphe, déchiré de remords, ne la quitte pas un instant, passe les nuits à son chevet, la serre dans ses bras avec une tendresse où il cherche en vain la trace de l'amour ancien. Elle le regarde parfois avec une douceur qui lui brise le cœur, parfois avec une terreur qui le glace. Elle lui écrit une dernière lettre qu'il ne trouvera qu'après sa mort — une lettre où elle lui dit qu'il apprendra, par cette lettre même, qu'elle n'est plus, et qu'il sera peut-être ramené par là vers le sentiment qu'il croyait avoir perdu.
Ellénore meurt. Et Adolphe, libre enfin, découvre que cette liberté tant désirée pèse sur lui comme un désert. La terre est vide autour de lui. Il a repoussé l'être qui l'aimait ; il n'est pas moins inquiet, moins agité, moins mécontent ; il ne fait aucun usage de cette liberté reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de larmes. Il erre, il traîne une existence dont la morne vacuité est sa seule punition — et sa seule compagnie, désormais, est ce manuscrit où il a tout consigné, ce récit qu'un inconnu trouvera un jour dans une auberge de Calabre, comme on ramasse les débris d'un naufrage sur une plage silencieuse.
Le récit est à tout le monde. L’éclairage est réservé aux abonnés :
Les œuvres, elles, restent à tous — c’est notre accompagnement qui se mérite.
Un roman qui prolonge Adolphe par sa minutieuse analyse des scrupules intérieurs, des passions contrariées et de l’impossibilité d’aimer librement dans un cadre social extrêmement codé.
On y retrouve la même lucidité sur les illusions amoureuses et politiques, ainsi qu’un héros partagé entre élan passionnel et regards désabusés sur lui-même.
Ce roman explore, comme Adolphe, la logique intime des attractions sentimentales et la manière dont un choix affectif peut devenir une fatalité morale et sociale.