La Lettre LittéraireTrois matins par semaine
Découverte · parue le mercredi 26 août 2026

Le Portrait de Dorian Gray

Oscar Wilde (trad. Savine, 1895) · 1891

Genreroman
Langue d’origineanglais
Année1891

Dans un atelier saturé de l'odeur puissante des roses, où la brise d'été apporte la senteur lourde des lilas et le parfum plus subtil des églantiers, le peintre Basil Hallward contemple son chef-d'œuvre : le portrait grandeur naturelle d'un jeune homme d'une extraordinaire beauté. Lord Henry Wotton, étendu sur un divan de sacs persans, fumant d'innombrables cigarettes, observe la scène avec cette langueur qui est toute sa manière d'être au monde. Il presse Basil d'exposer le tableau, mais le peintre refuse : il a mis trop de lui-même là-dedans, trop de cette idolâtrie secrète qu'il voue au modèle, un certain Dorian Gray, dont la simple présence visible lui a révélé une manière d'art entièrement nouvelle. Basil supplie lord Henry de ne pas gâter le jeune homme, de ne pas l'influencer, car son influence serait pernicieuse — mais c'est déjà trop tard, le majordome annonce que Dorian est dans l'atelier, et lord Henry, souriant, se fait présenter.

Dorian est là, assis au piano, feuilletant du Schumann, avec ses lèvres écarlates, ses clairs yeux bleus, sa chevelure aux boucles dorées — tout en lui attire la confiance, la candeur de la jeunesse jointe à la pureté ardente de l'adolescence. Lord Henry commence à parler, et les mots font leur œuvre. Toute influence est immorale, dit-il de sa voix musicale, car influencer une personne c'est lui donner un peu de sa propre âme. Le but de la vie est le développement de la personnalité. Le seul moyen de se débarrasser d'une tentation est d'y céder. Dorian écoute, les lèvres entrouvertes, les yeux étrangement brillants, comme si une corde secrète qui n'avait jamais été touchée auparavant se mettait à palpiter en lui. Puis lord Henry le conduit au jardin et prononce son terrible panégyrique de la jeunesse : la Beauté est une des formes du Génie, la plus haute même, car elle n'a pas besoin d'être expliquée ; mais ce que les Dieux donnent, ils le reprennent vite. Le temps est jaloux de vous, et guerroie contre vos lys et vos roses. Vivez la merveilleuse vie qui est en vous, cherchez de nouvelles sensations toujours, un nouvel Hédonisme, voilà ce que le siècle demande.

Quand le portrait est achevé et que Dorian se voit pour la première fois, le sens de sa propre beauté surgit en lui comme une révélation — et aussitôt, l'avertissement de lord Henry se retourne en dague. Il deviendra vieux, horrible, affreux, mais cette peinture restera toujours jeune. Si cela pouvait changer, si c'était lui qui toujours devait rester jeune et si cette peinture pouvait vieillir — pour cela, pour cela il donnerait tout, son âme même. Le vœu est prononcé dans les larmes, à genoux sur le divan, et Basil, qui a failli détruire la toile au couteau à palette, ne comprend pas ce qui vient de se nouer.

Un mois passe. Dorian tombe éperdument amoureux de Sibyl Vane, une jeune actrice de dix-sept ans à peine, qui joue Shakespeare dans un misérable théâtre de l'East End. Elle est Juliette, Rosalinde, Imogène — toutes les grandes héroïnes du monde en une seule personne. Il l'appelle sa vie, il veut rendre Roméo jaloux. Mais le soir où il emmène lord Henry et Basil la voir jouer, Sibyl est atroce : l'amour réel a tué l'art en elle, elle ne sait plus feindre la passion puisqu'elle la vit. Dorian la quitte brutalement, la laissant effondrée sur le sol du théâtre. En rentrant chez lui, il remarque sur le portrait une expression de cruauté qu'il ne lui connaissait pas — un pli au coin de la bouche, comme si la toile avait grimacé. Le vœu insensé s'est réalisé. Le lendemain, lord Henry lui apprend que Sibyl s'est tuée en avalant du poison. Dorian en éprouve une peine étrangement superficielle, comme s'il assistait au merveilleux épilogue d'un drame qui ne le blessait point.

C'est le moment charnière, celui où le retour en arrière n'est plus possible, bien que Dorian ne le sache pas encore. Il enferme le portrait dans une ancienne salle d'étude, sous un voile, et se plonge dans la lecture d'un roman envoûtant que lui offre lord Henry — un livre empoisonné, qui devient le bréviaire de sa nouvelle existence. Sa vie bascule. Montrant toujours la façade policée d'un jeune homme de bonne société, il court les bouges les plus infâmes de Londres, à la recherche de plaisirs de plus en plus raffinés, de sensations de plus en plus rares. Il s'entoure d'objets précieux, de pierreries, de parfums, de tapisseries, d'instruments de musique, et traverse des périodes d'engouement fiévreux pour le catholicisme, le darwinisme, les joyaux, les broderies, comme si chaque nouvelle passion pouvait remplacer la précédente et étouffer le souvenir de la toile qui pourrit là-haut. Car le portrait, petit à petit, s'enlaidit. Les marques du temps s'y inscrivent, mais aussi et surtout les stigmates du péché — la bouche se tord, les yeux deviennent lourds et vitreux, les mains paraissent tachées. Dorian revient souvent le contempler avec une jouissance mêlée d'horreur, car lui, dans son miroir, reste le même adolescent radieux que Basil avait peint.

Les années passent et les rumeurs enflent. On murmure dans les clubs que Dorian Gray fréquente des marins étrangers dans des tavernes sordides, qu'il a été vu dans les pires fumeries d'opium de Whitechapel, que de jeunes hommes de bonne famille ont été ruinés par son amitié. Mais personne ne peut rien prouver, car cette face sans rides dément toute accusation. Un soir, Basil Hallward vient le trouver. Il a entendu les rumeurs les plus épouvantables, il veut comprendre, il exige de voir l'âme de Dorian. Alors Dorian le conduit en haut, dans la pièce verrouillée, et lui montre le portrait — la toile hideuse, ravagée, méconnaissable, où se lit chaque vice, chaque cruauté, chaque lâcheté accumulés pendant dix-huit ans. Une haine mortelle saisit Dorian contre celui qui a peint cette image, contre celui qu'il rend responsable de ce qu'il est devenu. Il attrape un couteau et le plante dans le cou de Basil, puis encore, et encore. Le peintre s'écroule, la tête sur la table, et le sang se répand lentement sur le plancher.

Dorian se débarrasse du cadavre en faisant chanter un ancien ami, Alan Campbell, chimiste capable de dissoudre un corps dans l'acide. Campbell obéit, livide, puis se suicide peu de temps après. Dorian, lui, retourne à ses plaisirs — l'opium surtout, dont il a pris l'habitude dans les fumeries de Limehouse. Mais un soir, dans un de ces bouges, une fille de joie l'appelle par le surnom que lui donnait Sibyl Vane, le Prince Charmant. Un marin bondit dans l'ombre : c'est James Vane, le frère de Sibyl, qui depuis dix-huit ans cherche à venger sa sœur. Il saisit Dorian à la gorge, mais hésite quand il voit cette face de vingt ans — comment cet adolescent pourrait-il être l'homme qui a détruit Sibyl près de deux décennies plus tôt ? Dorian lui échappe grâce à l'éternelle jeunesse que lui confère le portrait. Pourtant la peur s'installe. Lors d'une partie de chasse à la campagne, un rabatteur est abattu par accident dans les fourrés. Dorian découvre que c'est James Vane — le destin a fait le travail, et la menace s'éteint avec un corps que l'on emporte sur une civière.

Délivré, Dorian décide de changer de vie. Il veut devenir bon, il veut que le portrait retrouve son innocence première. Il commence par épargner une jeune fille de la campagne qu'il aurait pu séduire et abandonner comme tant d'autres. Puis il monte voir la toile, le cœur battant d'espoir — mais le portrait est plus hideux que jamais, et un pli nouveau d'hypocrisie s'y dessine, car cette bonté tardive n'est qu'une vanité de plus, un caprice de la curiosité. Dorian comprend alors qu'il n'y a pas de rédemption. Il saisit le couteau qui a tué Basil — le même, toujours le même — et le plante dans la toile. Un cri déchirant retentit dans la maison, si horrible que les domestiques accourent et font chercher la police. Quand on force la porte de la pièce verrouillée, le portrait est là, sur le mur, resplendissant de jeunesse et de beauté, tel qu'il était au jour de sa création. Et sur le sol, un homme vieux, ridé, flétri, le visage repoussant, un couteau dans le cœur — on ne le reconnaît qu'à ses bagues.

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