Benjamin Constant
1767–1830
Né à Lausanne le 25 octobre 1767, Benjamin Constant de Rebecque appartient à cette génération d'hommes que la Révolution française a saisis en pleine jeunesse et qui n'ont jamais cessé, ensuite, de penser la liberté au milieu des tempêtes. Suisse de naissance, il choisit la France — se faisant naturaliser grâce à une loi du 15 décembre 1790 — comme on choisit un destin plutôt qu'un sol. Formé aux universités d'Erlangen et d'Édimbourg, il porte en lui cette double empreinte : la rigueur intellectuelle des Lumières germaniques et l'empirisme britannique, deux traditions qu'il fera dialoguer toute sa vie dans une pensée politique d'une rare souplesse.
Sa vie sentimentale et sa vie publique se sont nouées très tôt, et de manière spectaculaire. De 1794 à 1810, il entretient avec Germaine de Staël une liaison célèbre, orageuse, féconde, l'une de ces passions qui façonnent autant qu'elles consument. C'est dans le sillage de cette relation qu'il entre dans l'arène politique, publiant dès 1795 ses Lettres à un député de la Convention, puis, l'année suivante, De la force du gouvernement actuel et de la nécessité de s'y rallier, suivi en 1797 de Des effets de la Terreur. Trois textes qui dessinent déjà sa manière : une pensée en mouvement, pragmatique, soucieuse de concilier les principes libéraux avec les réalités du pouvoir. Il soutient le coup d'État du 18 fructidor an V en septembre 1797, puis celui du 18 Brumaire en novembre 1799, avant de devenir, avec une rapidité qui dit tout de son tempérament, le chef de l'opposition libérale sous le Consulat dès 1800. Nommé au Tribunat le 24 décembre 1799, il en est écarté le 17 janvier 1802 : la disgrâce, chez Constant, n'est jamais qu'un prélude à un nouveau combat.
C'est pourtant dans l'écriture intime que son génie trouve sa note la plus singulière. Le Cahier rouge, rédigé en 1807, est un récit autobiographique d'une franchise désarmante, où l'ironie envers soi-même n'empêche jamais la tendresse. Puis vient Adolphe, publié en 1816, ce bref roman qui tient dans le creux de la main et qui pèse comme une vie entière. L'histoire d'un homme incapable de quitter une femme qu'il n'aime plus, incapable aussi de l'aimer encore : quelques dizaines de pages d'une lucidité si tranchante qu'elles continuent, deux siècles plus tard, de nous atteindre en plein cœur. Il y a dans Adolphe une économie de moyens, une sécheresse brûlante, qui font de ce texte l'un des sommets du roman d'analyse. Constant y dissèque la lâcheté sentimentale avec la précision d'un chirurgien qui opérerait sur lui-même. On songe aussi à Wallenstein, sa traduction-adaptation publiée en 1809, qui témoigne de son dialogue constant avec la culture allemande.
L'homme privé ne cesse de surprendre. En juin 1808, il épouse secrètement Charlotte de Hardenberg, alors même que la rupture avec Germaine de Staël n'est pas encore consommée. Cette superposition des attachements, cette difficulté à trancher, c'est Adolphe en chair et en os — ou plutôt, c'est Adolphe qui est Constant mis en fiction, avec cette distance ironique qui seule rend la vérité supportable. Plus tard, il se rallie à Napoléon pendant les Cent-Jours, lui qui avait été écarté du pouvoir par le régime consulaire : contradiction apparente, cohérence profonde d'un homme qui place la cause libérale au-dessus des fidélités personnelles.
Élu député en 1819, Benjamin Constant conserve son siège jusqu'à sa mort, survenue à Paris le 8 décembre 1830. Entre-temps, il a soutenu l'installation de Louis-Philippe sur le trône lors de la révolution de Juillet, achevant ainsi un parcours politique commencé sous la Convention et traversant tous les régimes que la France a connus en quarante ans. Ce qui frappe, chez lui, c'est cette capacité à habiter simultanément la pensée politique et la littérature la plus intime, comme si comprendre le pouvoir et comprendre le cœur humain relevaient d'un même exercice de lucidité. Il reste, pour nous, l'homme d'Adolphe — ce livre si mince et si profond — autant que le penseur de la liberté individuelle, et c'est peut-être dans cette double postérité que réside sa grandeur la plus vraie.
Bibliographie
- Lettres à un député de la Convention1795
- De la force du gouvernement actuel et de la nécessité de s'y rallier1796
- Des effets de la Terreur1797
- Le Cahier rouge1807
- Wallenstein1809
- AdolpheExploré1816
Dans la bibliothèque
Notice originale — La Lettre Littéraire, d'après des sources publiques vérifiées.