Candide ou l’Optimisme
Une autre odyssée satirique en forme de voyage initiatique, qui démonte avec férocité les illusions philosophiques et politiques de son temps, comme Swift le fait avec les sociétés qu’explore Gulliver.
Jonathan Swift · 1726
Lemuel Gulliver, chirurgien de marine, embarque à Bristol pour les mers du Sud lorsqu'une tempête fracasse son navire contre les récifs de Van-Diemen. Seul survivant après avoir nagé jusqu'à l'épuisement, il s'échoue sur une plage inconnue et s'endort dans l'herbe fine. À son réveil, il découvre avec stupeur qu'il est ligoté par des milliers de cordes minuscules, et qu'une quarantaine de créatures humaines hautes de six pouces grimpent sur son corps comme sur une montagne. L'une d'elles, armée d'un arc et de flèches, s'avance jusqu'à son menton et pousse un cri aigu que tous répètent. Gulliver tente de se libérer mais une grêle de flèches, piquantes comme des aiguilles, le force à l'immobilité. Les Lilliputiens — car c'est ainsi qu'ils se nomment — le nourrissent alors avec des paniers entiers de viandes minuscules et des tonneaux de vin qu'il avale d'un trait, puis le transportent endormi sur une machine à vingt-deux roues tirée par quinze cents chevaux jusqu'à leur capitale, Mildendo.
L'empereur de Lilliput, plus grand que ses sujets d'un quart de pouce, vient examiner le géant enchaîné dans un temple désaffecté. Sa cour s'organise autour d'étranges rituels : les ministres obtiennent leurs charges en dansant sur une corde, et plus ils sautent haut sans tomber, plus leur position est élevée. Le grand trésorier Flimnap excelle à faire des cabrioles un pouce plus haut que quiconque. L'empire est déchiré entre deux factions qui se distinguent par la hauteur de leurs talons, les Tramecksans portant les hauts et les Slamecksans les bas, tandis qu'une guerre fait rage avec l'île voisine de Blefuscu depuis qu'un ancien empereur a décrété qu'on devait casser les œufs par le petit bout plutôt que par le gros. Gulliver apprend leur langue et gagne peu à peu la confiance impériale. Un jour, traversant le détroit à la nage, il attache des crochets aux cinquante vaisseaux de guerre de Blefuscu et les tire jusqu'à Lilliput, mettant fin à la menace d'invasion. L'empereur veut alors asservir complètement Blefuscu, mais Gulliver refuse de participer à l'oppression d'un peuple libre, s'attirant ainsi la haine secrète du souverain.
Une nuit, l'appartement de l'impératrice prend feu. Gulliver, qui a bu en abondance du vin diurétique de Blefuscu, éteint l'incendie en urinant sur les flammes, sauvant le palais mais violant la loi capitale qui interdit de faire de l'eau dans l'enceinte impériale. L'impératrice, horrifiée, jure de ne jamais remettre les pieds dans ces appartements souillés. Bientôt, le grand amiral Skyresh Bolgolam et d'autres ministres dressent contre Gulliver des articles d'accusation pour haute trahison. Un ami lui révèle secrètement qu'on a décidé de lui crever les yeux avant de le faire mourir lentement de faim. Gulliver s'enfuit alors à Blefuscu où il est accueilli avec honneur. Sur la côte, il découvre une chaloupe de taille humaine échouée, la répare avec l'aide des Blefuscudiens et prend la mer. Un vaisseau anglais le recueille et le ramène en Angleterre avec, pour seules preuves de son aventure, quelques moutons lilliputiens gros comme des souris.
Gulliver repart bientôt sur l'Adventure. Après une tempête près du cap de Bonne-Espérance, l'équipage fait escale sur une terre inconnue pour chercher de l'eau douce. Gulliver s'éloigne du groupe et se retrouve soudain face à un être humain haut comme un clocher qui le poursuit à travers un champ de blé aux épis hauts de quarante pieds. Des moissonneurs géants le découvrent et l'un d'eux le ramasse délicatement. Le fermier l'emmène chez lui où Gulliver devient un objet de curiosité. La fille du fermier, Glumdalclitch, haute de quarante pieds et âgée de neuf ans, prend soin de lui comme d'une poupée vivante, lui confectionnant un lit dans le tiroir d'une commode et le protégeant du chat de la maison, gros comme trois éléphants. Le fermier l'exhibe bientôt dans les foires et les auberges contre de l'argent, le transportant dans une boîte percée de fenêtres. La reine de Brobdingnag — c'est le nom de ce pays de géants — l'achète pour mille pièces d'or et le garde à la cour comme une curiosité savante.
Le roi de Brobdingnag, prince éclairé et philosophe, interroge longuement Gulliver sur l'Angleterre et l'Europe. Gulliver lui décrit avec fierté les institutions britanniques, les guerres, les conquêtes, la poudre à canon. Mais le roi, après mûre réflexion, conclut que les Européens doivent être la plus pernicieuse race de petite vermine odieuse que la nature ait jamais souffert de ramper sur la surface de la terre. Il refuse avec horreur la recette de la poudre à canon que Gulliver lui propose, préférant perdre son royaume plutôt que d'introduire une telle invention. À la cour, Gulliver vit dans une maison de poupée construite spécialement pour lui, mais il est constamment en danger : les mouches grosses comme des alouettes l'assaillent, un singe le prend pour son petit et manque de l'étouffer, les nains de la cour le tourmentent par jalousie. Après deux ans, lors d'un voyage vers les côtes, un aigle saisit sa boîte de transport et la laisse tomber en mer. Des marins anglais le recueillent et il rentre chez lui, ayant d'abord du mal à s'habituer à la petite taille des hommes et criant sans s'en rendre compte, habitué qu'il était à se faire entendre des géants.
Le goût du voyage reprend Gulliver qui s'embarque sur le Hopewell. Des pirates japonais s'emparent du navire et l'abandonnent dans une chaloupe. Il aborde une île où il voit avec stupéfaction une île volante planer dans le ciel. Les habitants le hissent à bord de Laputa au moyen d'une chaîne. Les Laputiens ont la tête penchée, un œil tourné en dedans, l'autre vers le zénith, entièrement absorbés dans les mathématiques et la musique. Ils ont besoin de frappeurs pour les tirer de leurs méditations et leur rappeler de parler ou d'écouter. Leurs maisons sont mal bâties car ils méprisent la géométrie pratique, leurs habits sont ornés de figures astronomiques, leur nourriture est découpée en formes géométriques. L'île volante, de quatre milles et demi de diamètre, flotte grâce à un gigantesque aimant qui peut l'élever, l'abaisser ou la déplacer horizontalement. Le roi de Laputa gouverne ainsi les terres du dessous, menaçant de priver les villes rebelles de soleil et de pluie en stationnant au-dessus d'elles.
Gulliver descend sur le continent, à Lagado, capitale de Balnibarbi. La ville est en ruines, les campagnes dévastées, le peuple misérable. Le seigneur Munodi lui explique qu'il y a quarante ans, des habitants sont montés à Laputa et en sont revenus avec un vernis de mathématiques qui leur a fait mépriser les anciennes méthodes. Ils ont fondé une Académie des Projets où des savants fous poursuivent des recherches absurdes : extraire les rayons du soleil des concombres, réduire les excréments humains à leur nourriture originelle, bâtir les maisons en commençant par le toit, labourer avec des cochons, remplacer les vers à soie par des araignées, deviner les complots politiques en examinant les selles des suspects. Un professeur a inventé un cadre mécanique où des mots s'assemblent au hasard pour écrire automatiquement tous les livres possibles. Gulliver visite ensuite Glubbdubdrib, l'île des sorciers, où le gouverneur peut évoquer les morts. Il s'entretient avec Homère qui ignore l'existence de ses commentateurs, avec Aristote qui reconnaît s'être trompé en tout, avec les grands hommes de l'histoire qui démentent les récits des historiens. À Luggnagg, il découvre les Struldbruggs, immortels condamnés à vieillir éternellement, devenant séniles, aveugles, sourds, oubliés de tous et déclarés morts civilement à quatre-vingts ans.
Gulliver rentre en Angleterre mais repart comme capitaine du Adventure. Son équipage se mutine et l'abandonne sur une terre inconnue. Il est attaqué par d'ignobles créatures velues et puantes qui grimpent aux arbres et le bombardent d'excréments. Un cheval gris le délivre et l'examine avec une intelligence manifeste, puis appelle un cheval bai. Les deux chevaux conversent en hennissant et prononcent souvent le mot Houyhnhnm. Ils emmènent Gulliver dans une maison où il s'attend à rencontrer les maîtres humains, mais ne trouve que d'autres chevaux qui mangent de l'avoine et du lait dans des auges. Les créatures immondes qu'il a rencontrées sont les Yahoos, et Gulliver comprend avec horreur qu'il leur ressemble physiquement, bien qu'il porte des vêtements. Les Houyhnhnms — c'est le nom des chevaux rationnels — sont des êtres purement raisonnables, sans passions ni mensonges. Leur langue n'a pas de mot pour exprimer le mal, la maladie ou la fausseté. Ils vivent en parfaite harmonie, sans gouvernement ni lois, guidés par la seule raison et l'amitié universelle.
Gulliver apprend leur langue et explique à son maître Houyhnhnm d'où il vient. Le cheval a du mal à comprendre comment des Yahoos peuvent avoir créé un navire ou des vêtements, et plus encore à concevoir le mensonge, les guerres, les procès, l'argent, le pouvoir, que Gulliver lui décrit. Pour les Houyhnhnms, les Européens sont des Yahoos qui ont juste assez de raison pour multiplier leurs vices naturels et en inventer de nouveaux. Gulliver vit trois ans parmi eux, adoptant leurs vertus, méprisant de plus en plus sa propre espèce. Il se nourrit de pain d'avoine et de lait, fabrique des chaussures et des vêtements, construit une pirogue. Mais l'assemblée des Houyhnhnms décide qu'un Yahoo doué de quelque raison est dangereux et ordonne son départ. Gulliver quitte en pleurant cette terre de sagesse. Des Portugais le recueillent mais leur vue et leur odeur lui sont insupportables. De retour chez lui, l'odeur et la présence de sa femme et de ses enfants le révulsent. Il achète deux chevaux avec qui il passe ses journées dans l'écurie, ne pouvant plus supporter la compagnie des Yahoos humains, leur orgueil surtout, le plus absurde des vices pour des créatures aussi méprisables.
Le récit est à tout le monde. L’éclairage est réservé aux abonnés :
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Une autre odyssée satirique en forme de voyage initiatique, qui démonte avec férocité les illusions philosophiques et politiques de son temps, comme Swift le fait avec les sociétés qu’explore Gulliver.
En inversant les échelles (géants cosmiques observant les humains), ce conte philosophique prolonge le jeu de Swift sur la relativité des points de vue et la petitesse des querelles humaines.
Ce roman mêle fantastique, satire politique et ironie métaphysique pour attaquer le pouvoir et la lâcheté humaine avec la même audace corrosive que Swift face aux institutions de son époque.