La Lettre LittéraireTrois matins par semaine
Découverte · parue le mercredi 9 septembre 2026

Le Misanthrope

Molière · 1666

Genrecomédie
Langue d’originefrançais
Année1666

Alceste entre en scène furieux. Il vient de surprendre son ami Philinte en train de prodiguer des embrassades à un inconnu, et cette complaisance lui est insupportable. Qu'on le laisse, qu'on le fuie, qu'on aille se cacher : il ne veut plus d'une amitié qui se distribue à tout venant. Car enfin, à quoi sert l'estime si elle est prostituée au premier faquin ? L'ami du genre humain n'est point du tout son fait. Il veut qu'on le distingue, il veut que le fond du cœur dans les discours se montre, et que les sentiments ne se masquent jamais sous de vains compliments. Philinte, lui, prend les hommes comme ils sont, accoutume son âme à souffrir ce qu'ils font, oppose son flegme philosophe à la bile d'Alceste, et risque même cette observation délicate : comment se fait-il qu'un homme si brouillé avec le genre humain ait choisi d'aimer Célimène, jeune veuve coquette dont l'humeur médisante semble donner si fort dans les mœurs du temps ? Alceste le sait bien. Il voit ses défauts, il les condamne, il est le premier à les blâmer — mais en dépit qu'on en ait, elle se fait aimer, et sa grâce est la plus forte.

Arrive Oronte, courtisan empressé, qui brûle de nouer avec Alceste un nœud d'amitié instantané et lui offre, pour sceller ce beau lien, de lui lire un sonnet de sa composition. Alceste refuse poliment, prévient qu'il a le défaut d'être un peu plus sincère qu'il ne faut. Oronte insiste, récite son sonnet galant sur l'espoir trompeur, et Philinte, complaisant, s'exclame à chaque strophe que c'est charmant, admirable, joliment tourné. Alceste bout. Il commence par des détours — il invoque un homme à qui il disait jadis qu'un galant homme devrait tenir la bride à ses démangeaisons d'écrire — puis, poussé à bout, lâche que le sonnet est bon à mettre au cabinet, que ce style figuré sort du bon caractère et de la vérité, et qu'une vieille chanson où le cœur parle tout pur vaut mieux que ces colifichets. Oronte blêmit, la querelle éclate, les deux hommes se séparent en se lançant des formules de politesse glaciale.

Chez Célimène, Alceste tente de parler seul à celle qu'il aime. Peine perdue : le salon ne désemplit pas. Deux marquis, Acaste et Clitandre, s'installent, et Célimène, brillante, féroce, irrésistible, se lance dans une série de portraits assassins — Timante le mystérieux qui dit tout à l'oreille, Géralde qui ne cite que des ducs, Bélise dont la conversation fait mourir d'ennui, le jeune Cléon qui n'a de mérite que son cuisinier. Alceste écoute, enrage, finit par exploser : on nourrit la médisance de cette femme en l'applaudissant, et c'est aux flatteurs qu'il faut s'en prendre. Célimène riposte avec un portrait cinglant d'Alceste lui-même, cet esprit contrariant qui prend toujours l'opinion contraire et combat ses propres sentiments dès qu'il les voit dans la bouche d'autrui. Un garde de la maréchaussée interrompt la joute : Alceste est convoqué devant les maréchaux pour l'affaire du sonnet d'Oronte.

L'acte suivant s'ouvre sur Arsinoé, la prude, qui vient rendre visite à Célimène sous prétexte de lui rapporter, par amitié, les bruits fâcheux que l'on fait courir sur sa conduite. Célimène, qui n'est dupe de rien, lui retourne le compliment avec une exacte symétrie : on dit aussi, dans certains cercles, que la pruderie d'Arsinoé n'est qu'un faux voile jeté sur une affreuse solitude, qu'elle bat ses gens et ne les paye point, qu'elle fait couvrir les nudités des tableaux mais a de l'amour pour les réalités. Les deux femmes se séparent, le sourire aux lèvres et le venin au cœur. Restée seule avec Alceste, Arsinoé tente de le séduire : elle lui propose des appuis à la cour, elle le plaint d'aimer une ingrate, et l'emmène chez elle pour lui montrer la preuve de l'infidélité de Célimène — un billet compromettant.

Alceste revient hors de lui. Devant Éliante et Philinte, il brandit la lettre, il crie à la trahison, il offre son cœur à Éliante par dépit. Mais Éliante, sage et lucide, sait que la colère d'un amant se dissipe vite et qu'une coupable aimée est bientôt innocente. Alceste se retrouve face à Célimène. Il l'accable, il la supplie, il exige des explications. La lettre est pour Oronte, dit-il. Non, répond-elle, c'est pour une femme. Le détour est trop grossier, s'emporte-t-il. Alors soit, réplique-t-elle, c'est pour Oronte, croyez ce qu'il vous plaira. Et cette insolence même le désarme, car son cœur est trop lâche pour briser la chaîne qui l'attache. Il finit par la supplier de se défendre, d'avoir l'air fidèle — et il s'efforcera, lui, de la croire telle. Elle renverse encore la situation : c'est lui qui est coupable de douter d'un aveu qu'elle a fait au prix de l'honneur de son sexe. Alceste cède, vaincu.

Pendant ce temps, Philinte rapporte l'audience devant les maréchaux. Alceste a consenti à tout, sauf à se dédire : il tient Oronte pour galant homme, homme de qualité, de mérite et de cœur — mais fort méchant auteur. Toute la grâce qu'on a pu tirer de lui, c'est qu'il voudrait, de bon cœur, avoir trouvé le sonnet meilleur. Puis le procès qu'il refusait de solliciter tourne mal : il le perd. Vingt mille francs envolés, mais il veut garder l'arrêt comme un fameux témoignage de la méchanceté des hommes. Il n'en fera pas appel. Il veut fuir dans un désert.

Au dernier acte, tout se précipite. Oronte et Alceste exigent ensemble que Célimène choisisse. Elle temporise, elle souffre, elle voudrait que les témoins plus doux d'un penchant dispensent de rompre en visière. Mais arrivent Acaste et Clitandre, triomphants et amers, chacun portant une lettre que Célimène leur a écrite. Ils lisent à haute voix, devant tout le monde, le portrait que la jeune femme fait de chacun de ses soupirants : le grand flandrin de vicomte qui crache dans un puits pour faire des ronds, le petit marquis dont toute la personne est d'une minceur désolante, l'homme aux rubans verts qui divertit parfois par ses brusqueries mais que l'on trouve cent moments le plus fâcheux du monde, l'homme au sonnet dont la prose fatigue autant que les vers. Les masques tombent. Les marquis partent, Oronte se retire, Arsinoé savoure l'humiliation de sa rivale.

Alceste reste seul avec Célimène. Elle avoue son tort, elle ne cherche aucune excuse, elle consent à sa colère. Et lui, le peut-il, haïr ? Son cœur ne lui obéit pas. Alors il offre tout : il pardonnera ses forfaits, il les couvrira du nom d'une faiblesse où le vice du temps porte sa jeunesse — pourvu qu'elle consente à fuir avec lui le monde, à le suivre dans ce désert où il a fait vœu de vivre. Célimène refuse. Renoncer au monde avant que de vieillir, aller s'ensevelir dans un désert — la solitude effraye une âme de vingt ans. Elle offre sa main, elle offre l'hymen, mais pas l'exil. Alceste la repousse : puisqu'elle n'est point capable de trouver tout en lui comme lui tout en elle, il la refuse, et ce sensible outrage le dégage pour jamais de ses indignes fers. Il se tourne vers Éliante, qui décline avec grâce et désigne Philinte, prêt depuis longtemps à recevoir sa main. Trahi de toutes parts, accablé d'injustices, Alceste sort chercher sur la terre un endroit écarté où d'être homme d'honneur on ait la liberté. Et Philinte s'élance derrière lui, entraînant Éliante, pour tenter de rompre le dessein que son cœur se propose.

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