La Lettre LittéraireTrois matins par semaine
Découverte · parue le samedi 5 septembre 2026

Les Rêveries du promeneur solitaire

Jean-Jacques Rousseau · 1782

Genreessai
Langue d’originefrançais
Année1782

Rousseau erre seul sur la terre, proscrit par un accord unanime de ses contemporains qui l'ont rejeté avec une haine raffinée. Depuis quinze ans dans cette étrange position qui lui paraît encore un mauvais rêve, il a d'abord lutté violemment contre cette destinée, se débattant sans art ni prudence, ne faisant que s'enlacer davantage dans les pièges tendus. Ses persécuteurs ont épuisé d'avance toutes leurs ressources, le couvrant de diffamation et d'opprobre au point que toute la puissance humaine ne saurait plus rien y ajouter. Ne craignant plus rien puisque tout est fait, affranchi de toute nouvelle crainte et délivré de l'inquiétude de l'espérance, il trouve enfin la paix dans cette résignation absolue.

Il reprend l'examen sévère et sincère de lui-même qu'il avait appelé jadis ses Confessions, consacrant ses derniers jours à s'étudier et à préparer le compte qu'il ne tardera pas à rendre. Ces feuilles formeront un journal informe de ses rêveries où il fixera par l'écriture les contemplations charmantes qui remplissent ses promenades journalières. Il écrira ce qu'il a pensé tout comme cela lui est venu, avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d'ordinaire avec celles du lendemain. Son corps n'est plus qu'un embarras dont il se dégage d'avance autant qu'il peut, son âme restant active et sa vie interne s'étant accrue par la mort de tout intérêt terrestre.

Le jeudi 24 octobre 1776, suivant après dîner les boulevards jusqu'à la rue du Chemin-vert, il gagne les hauteurs de Ménilmontant et traverse jusqu'à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages. Il s'amuse à parcourir les prairies, s'arrêtant pour fixer des plantes dans la verdure, découvrant avec joie le Picris hieracoïdes et le Bupleurum falcatum, puis le Cerastium aquaticum. La campagne, encore verte mais défeuillée en partie et déjà presque déserte après les vendanges, offre l'image de la solitude et des approches de l'hiver. Il se voit au déclin d'une vie innocente et infortunée, l'âme encore pleine de sentiments vivaces mais l'imagination tarissante ne peuplant plus sa solitude d'êtres formés selon son cœur.

Vers six heures, descendant de Ménilmontant presque vis-à-vis du Galant Jardinier, un gros chien danois fond sur lui, s'élançant devant un carrosse. Il tente un grand saut pour que le chien passe sous lui, mais la chute est violente, sa mâchoire supérieure frappant le pavé raboteux. Il perd connaissance et ne revient à lui qu'entre les bras de jeunes gens, la nuit s'avançant. Dans cet instant de renaissance, il aperçoit le ciel, quelques étoiles et un peu de verdure, naissant à la vie dans une sensation délicieuse où il remplit de sa légère existence tous les objets aperçus, sans notion distincte de son individu ni souvenir de ce qui vient d'arriver, voyant couler son sang comme un ruisseau dans un calme ravissant.

Il rentre chez lui marchant sans peine malgré ses blessures - lèvre fendue, dents enfoncées, visage meurtri, pouces foulés - et découvre bientôt que le bruit court dans Paris qu'il est mort de sa chute. Cette nouvelle s'accompagne de circonstances singulières : on a ouvert une souscription pour l'impression de manuscrits qu'on trouverait chez lui. Il comprend qu'on tient prêt un recueil d'écrits fabriqués pour les lui attribuer après sa mort. L'amas de tant de circonstances fortuites, l'accord universel de tous ses ennemis, lui fait regarder désormais cette œuvre de persécution comme un des secrets du ciel impénétrables à la raison humaine, ce qui le console et le tranquillise en l'aidant à se résigner.

Devenu vieux en apprenant toujours, comme Solon, il a acquis par l'adversité une triste science. Jeté dès l'enfance dans le tourbillon du monde, il a appris de bonne heure qu'il n'était pas fait pour y vivre. Son ardente imagination sautait par-dessus l'espace de sa vie pour se reposer sur une assiette tranquille. Élevé dans une famille où régnaient les mœurs et la piété, puis chez un ministre plein de sagesse, il s'est fait catholique tout en demeurant chrétien. La méditation dans la retraite, l'étude de la nature, la contemplation de l'univers l'ont forcé à s'élancer vers l'Auteur des choses. À quarante ans, il a renoncé au monde et ses pompes, se mettant à copier de la musique et entreprenant de soumettre son intérieur à un examen sévère pour le régler tel qu'il voudrait le trouver à sa mort.

Après les recherches les plus ardentes et sincères, il s'est décidé pour toute sa vie sur les sentiments qu'il lui importait d'avoir, adoptant dans chaque question le sentiment le mieux établi sans s'arrêter aux objections insolubles. Le résultat de ses pénibles recherches fut tel qu'il l'a consigné dans la profession de foi du Vicaire Savoyard. Cette délibération et ses conclusions semblent avoir été dictées par le Ciel pour le préparer à sa destinée et le mettre en état de la soutenir. Tranquille dans son innocence alors qu'il n'imaginait qu'estime et bienveillance parmi les hommes, les traîtres l'enlaçaient en silence de rets forgés au fond des enfers. Sans les ressources qu'il s'était ménagées pour l'adversité, il n'aurait jamais pu se relever de l'abattement où l'a jeté ce genre imprévu de malheurs.

Plutarque est le livre qui l'attache et lui profite le plus, première lecture de son enfance et dernière de sa vieillesse. Résolu à s'examiner sur le mensonge après qu'un abbé lui a lancé le sarcasme vitam vero impendenti, il se rappelle d'abord un mensonge affreux de sa jeunesse dont le remords l'a troublé toute sa vie. Ce souvenir et les regrets inextinguibles qu'il a laissés lui ont inspiré pour le mensonge une horreur qui a garanti son cœur de ce vice. Pourtant, en s'épluchant avec soin, il découvre nombre de choses controuvées qu'il a dites comme vraies. Mentir pour son avantage est imposture, pour l'avantage d'autrui est fraude, pour nuire est calomnie. Mais mentir sans profit ni préjudice n'est pas mensonge : c'est fiction.

Dans ses Confessions, loin d'avoir rien tu ou dissimulé à sa charge, il s'est plutôt porté à mentir dans le sens contraire en s'accusant avec trop de sévérité. Il a dit les choses oubliées comme il lui semblait qu'elles avaient dû être, prêtant quelquefois à la vérité des charmes étrangers mais jamais ne mettant le mensonge à sa place pour pallier ses vices. Sa profession de véracité a plus son fondement sur des sentiments de droiture et d'équité que sur la réalité abstraite des choses. Il a souvent débité des fables mais très rarement menti. La devise qu'il avait choisie l'obligeait plus que tout autre à une profession étroite de la vérité, mais jamais la fausseté n'a dicté ses mensonges venus de faiblesse, et c'est désormais tout ce qui dépend de lui que de redresser son erreur et remettre sa volonté dans la règle.

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