La Lettre LittéraireTrois matins par semaine
Auteur

Frères Grimm

1785–1863

SiècleXIXe siècle

Ils sont deux, et pourtant on les nomme d'un seul souffle : les frères Grimm. Jacob et Wilhelm, nés à Hanau, dans cette Hesse rhénane où les forêts profondes et les chemins creux semblent avoir nourri, bien avant eux, un imaginaire peuplé de merveilles et de terreurs. Leur vie traverse une époque de bouleversements considérables — guerres napoléoniennes, recomposition des territoires allemands, émergence d'une conscience nationale —, et c'est précisément dans ce tumulte qu'ils vont chercher, avec une patience d'orfèvres, ce qui demeure quand tout vacille : la parole ancienne, le conte transmis de bouche en bouche, la mémoire enfouie d'un peuple.

Formés au droit à l'université de Marbourg, ils auraient pu suivre la voie d'une carrière juridique bien tracée. Mais quelque chose les détourne, ou plutôt les appelle. Dès 1803, ils commencent à collecter des contes populaires, d'abord pour le compte de Clemens Brentano, ce poète romantique qui pressent la richesse de la tradition orale. Jacob, de son côté, part travailler à Paris en 1805 comme assistant de Friedrich Carl von Savigny, et l'on devine que ce séjour, au contact des grandes bibliothèques et des manuscrits anciens, aiguise encore son appétit pour les textes fondateurs. Puis survient l'épreuve : leur mère s'éteint le 27 mai 1808, et Jacob, l'aîné, se retrouve à porter la responsabilité de toute la famille. Cette charge ne le détourne pas de ses recherches — elle les enracine peut-être davantage dans l'urgence de sauvegarder ce qui risque de se perdre.

Les années qui suivent sont d'une fécondité remarquable. En 1811 paraissent coup sur coup l'étude sur le Meistergesang ancien et le recueil de chants héroïques danois, l'Altdänische Heldenlieder. L'année suivante, en 1812, ils publient leur travail sur le Chant de Hildebrand et le Wessobruner Gebet, plongeant aux racines mêmes de la littérature germanique. Mais c'est le 20 décembre de cette même année 1812 que paraît l'œuvre qui va les rendre immortels : le premier tome des Contes de l'enfance et du foyer. Ces récits — recueillis, transcrits, patiemment mis en forme — ne sont pas de simples curiosités folkloriques. Ils portent en eux une vérité sur la condition humaine, sur la peur et le désir, sur l'enfance et ses épreuves, qui dépasse infiniment le cadre de leur collecte. En 1815, ils poursuivent avec l'Irmenstraße und Irmensäule et la Silva de romances viejos, élargissant leur regard aux traditions romanes.

La vie des frères Grimm ne se réduit pas à leur cabinet de travail. Jacob devient directeur de la bibliothèque privée de Jérôme Bonaparte à Cassel — position singulière, au service d'un roi imposé par l'occupant français, pour un homme qui consacre ses nuits à exhumer la mémoire allemande. En 1815, il assiste au congrès de Vienne en tant que secrétaire de la délégation hessoise, témoin direct du grand remodelage de l'Europe post-napoléonienne. Wilhelm, de son côté, reçoit les encouragements de Goethe lui-même, qui reconnaît la valeur de leur entreprise. On mesure, à travers ces rencontres et ces fonctions, combien les Grimm sont au carrefour de leur temps : entre érudition et engagement, entre passé et présent.

Ce qui continue de nous toucher chez les frères Grimm, c'est peut-être cette conviction profonde que les histoires les plus humbles — celles que se racontent les fileuses au coin du feu, celles que murmurent les nourrices — portent une sagesse aussi précieuse que les grands traités philosophiques. En recueillant ces voix anonymes, en leur donnant la dignité de l'écrit, Jacob et Wilhelm ont accompli un geste à la fois savant et profondément démocratique. Leurs contes, nés dans la Hesse du début du dix-neuvième siècle, n'ont jamais cessé de voyager, de se réinventer, de parler à chaque génération nouvelle. Ils sont morts tous deux à Berlin, loin de leur Hanau natale, mais les chemins de forêt qu'ils ont ouverts dans l'imaginaire collectif n'ont pas fini d'être empruntés.

Repères

Bibliographie

  • ContesExploré
  • Über den altdeutschen Meistergesang1811
  • Altdänische Heldenlieder1811
  • Chant de Hildebrand et le Wessobruner Gebet1812
  • Contes de l'enfance et du foyer1812
  • Irmenstraße und Irmensäule1815
  • Silva de romances viejos1815
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Notice originale — La Lettre Littéraire, d'après des sources publiques vérifiées.